Le Centenaire De Xenakis Célébré En Fanfare (et En Percussions!) à La Philharmonie De Paris)

Il aurait 100 ans (ou peut-être 101) le prochain 29 mai. Iannis Xenakis, un des compositeurs les plus spectaculaires de ces années 50-70 qui voyaient le triomphe de la musique dite sérielle, inaugure une série de centenaires qui verront lui succéder Ligeti (2023), Berio et Boulez (2025), Henze (2026), Stockhaüsen (2028) On en oublie. Le compositeur grec de naissance était le sujet d’un week-end à la Philharmonie de Paris ainsi que d’une exposition qui se prolonge jusqu’en juin. 

Une personnalité qui nous concerne encore

Un week-end riche, piano, choeur, orchestre, musique de chambre, percussions, pour un compositeur tout aussi multiforme, curieux de tant d’expérimentations, confronté durant ces journées à des confrères plus ou moins proches (Debussy, Poulenc, Stravinsky ou Pärt) L’occasion, d’abord, car Xenakis fut si lié, par sa forte personnalité, au bouillonnement des années 60 et 70, de vérifier que cette personnalité-là nous concernait encore, parlait encore, au-delà des scandales ou de la dimension politique, à notre sensibilité musicale. On le dit d’emblée: la réponse est oui.  

Yannis Xenakis C) Ulf Andersen/ Aurimages / AFP

« Nuits », contre toutes les dictatures

Oui, en ce dimanche, et simplement à travers l’écoute de trois oeuvres de musique de chambre (pour cordes et pour percussions) et d’une pour grand orchestre, spatialisée comme cela se faisait beaucoup à l’époque, c’est-à-dire divisée en groupes répartis dans l’espace. On n’a pu faire mieux, on le regrette. On n’a pas souvenir par exemple d’avoir beaucoup écouté la musique pour piano du maître mais on a évidemment souvenir d’avoir entendu dans ces années-là cette merveille qu’est Nuits (non reprise ce week-end), immense cri de souffrance et de révolte qui évoquait, autant que les camps de la guerre, les cachots de torture des dictatures lointaines ou fort proches -c’était, dans le pays de Xenakis, le pouvoir ubuesque et cruel des colonels et Nuits s’en faisait l’échocomme Z, le film du compatriote Costa-Gavras avec la musique de Theodorakis (un autre genre de musique) 

Architecte avant d’être musicien

Mais aujourd’hui on est dans la musique nue, si ce n’est cet itinéraire dont Xenakis fut l’emblématique représentant, qui unirent si fort musique et science avec des compositeurs qui avaient une vraie formation mathématique (Boulez par exemple) et Xenakis fut de ceux-là. Plus, rare dans le monde musical, il exercera d’abord un tout autre métier, et à quel niveau! Architecte au cabinet de Le Corbusier, et signant (on le voit dans l’exposition) un pavillon à l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1958 -celle de l’Atomium!

Jeanne-Marie Conquer, Diego Tosi, John Stulz, Renaud Déjardin C) EIC

Résistant auparavant, et pendant la Seconde Guerre Mondiale où il sera blessé par un éclat d’obus, y perdant l’oeil gauche et y « gagnant » de tristes cicatrices, et pendant la guerre civile dans sa nation grecque, communiste de coeur et à ce titre vaincu, ce qui le forcera à l’exil.

Méditerranéen et si curieux

Le hobby, c’était la composition, et c’est elle qui l’emportera. Il faisait parfois remarquer que la perte de son oeil, ayant réduit (m)es sens de moitié, c’est comme s’il me fallait appréhender l’extérieur à travers un trou. J’ai donc été obligé de réfléchir plus que de sentir. D’où, selon lui, sa propension à l’abstraction, que l’on retrouve dans ses grands dessins de partition qui ressemblent davantage à des esquisses de pyramides imaginaires, d’un monde géométrique inconnu dont Xenakis avait presque seul les clés.

Il n’empêche: ce que l’on a entendu démentait presque ses propos: abstrait mais sensible, cérébral mais extraverti, vertical mais cosmologique, et frénétiquement linéaire. Reflet sans doute d’un caractère méditerranéen, en tout cas exacerbé, et de plus profondément curieux. Des sons, des rythmes, des timbres, et (autant que faire se peut) surtout du jamais fait.

Les mêmes dans « Tetras » C) EIC

 

Des musiciens transformés en rugbymen

Fort bien expliqué par John Stulz, altiste (américain) de l’Ensemble Intercontemporain, qui jouait Tetras pour quatuor à cordes avec les violonistes Jeanne-Marie Conquer et Diego Tosi et le violoncelliste Renaud Déjardin. Cela avait commencé drôlement avec la Méditation de Thaïs de Massenet jouée noblement par Diego Tosi puis reprise par lui « à la manière de Xenakis ». Massenet ne s’en serait pas remis mais nous oui, dans un franc éclat de rire. Tout Xenakis était là: on gratte, on frappe, on grince, on pince. Un exercice physique, nous dit Stulz, où, à la fin, on se sent plus joueurs de rugby que musiciens. 

Mais, dans ces sirènes de guerre et sirènes charmeuses, ces glissandos, cette agressivité du son, il y a toujours de la signification. Cela ressemble parfois à un grand élan où l’on affronte le monde, dont on s’imagine (dont Xenakis s’imaginait) qu’il sera plein d’avenir et bruyant. Avec une attention vraiment musicale (et l’on sait que le quatuor à cordes est forme ingrate dans des mains ingrates) à l’écoute des voix, à leur mise en valeur, au fondu instrumental même dans la violence, car il s’agit, dit Stulz, de bâtir une autre beauté.

« Tetras » C) EIC

Les choix d’une violoncelliste

Cette beauté et cette puissance de l’instrumentation, on les avait déjà essayées avec Kottos, pièce exigeante de quelque dix minutes, dans une autre salle du beau musée de la Musique. Sous forme d’une première rencontre (avant Tetras) avec la violoncelliste canadienne Emilie Girard-Charest: Kottos, dans la mythologie, c’est un monstre à 100 têtes et jouer cette pièce, c’est une leçon d’humilité. Le travail sur la note pour en tirer tout ce qu’il est possible. Les grondements sur la corde, le doublement sur les aigus, les sifflements à main nue, les coups sur la cuisse. Comme une urgence. Avec une influence, parfois, de Bartok (Xenakis, comme Bartok, né dans l’actuelle Roumanie) Et, nous dit Girard-Charest, excellente pédagogue autant que courageuse interprète, on a toujours des choix à faire. On ne peut pas jouer cette pièce telle qu’elle est écrite. C’est en cela aussi qu’elle est passionnante.

Xenakis, fou de percussions

Au troisième étage du musée on retrouve le Trio… Xenakis: trois jeunes percussionnistes éblouissants qui rendent ainsi hommage à un compositeur qui fit tant (avec en particulier les Percussions de Strasbourg) pour inscrire leur répertoire dans le domaine soliste et chambriste. Rebonds A et Rebonds B, incroyables études rythmiques… et mathématiques, pour diverses formes de tambours (et des wooden boxes, ces petites boîtes creuses qui résonnent comme un xylophone de bois, de diverses couleurs possibles, celles-ci sont d’un beau rouge framboise qui prend la lumière)

Le Trio Xenakis C) Bertrand Renard, Franceinfo Culture

Rebonds B est le plus spectaculaire, défendu à merveille par un Emmanuel Jacquet déchaîné, d’une virtuosité intense; Rebonds A est plus « musical », ainsi joué avec moins d’énergie et de rapidité, plus « en respiration », par Rodolphe Théry; et ils sont rejoint par Adélaïde Ferrière pour Okko, joué aux djembés (le petit tambour africain), qu’ils ont, si l’on a bien compris, choisi de dédoubler. Chacun, de mémoire, en a trois devant lui, de sorte que la puissance des sons (la complexité rythmique, elle, est toujours la même) en est renforcée.

L’expérience du grand orchestre… divisé

Dans la grande salle de la Philharmonie nous attend l’orchestre Les siècles et son chef, François-Xavier Roth, qui sortent de leurs « zone de confort », en jouant Alax, de 1985. Cela signifie Par échanges et c’est le cas pour les trois ensembles d’instruments placés sur la scène à chaque sommet d’un triangle, pour faire un travail, nous dit Xenakis, sur les transformations de plans, désordres, ordres, sonorités, structures (en-temps et hors-temps) Bon. On s’exprimait ainsi à l’époque et le mathématicien Xenakis s’exprimait ainsi. Disons, nous, qu’il s’agit d’une fort belle pièce écrite pour flûtes, clarinettes, cors par 2, trombone, harpes, violons, violoncelles par 2, percussions. Une étude sur les hauteurs, les durées, les identités spatiales et les identités dans le temps, ce qui peut engendrer des symétries aussi complexes qu’on le désire…

Il n’empêche que la force d’Alax est de ne jamais oublier que la musique est jouissance sonore, portée par des musiciens qui ne l’oublient pas non plus (on aurait dû être alerté par ce violoncelle jaune avec des nuages): les cuivres font une entrée de mer grondante puis les harpes s’expriment presque en mode oriental. Suit une longue marche lente, plaintive, aux cuivres soutenus par les cordes, comme une sorte de procession grecque des dieux punisseurs. avant une accélération portée par les percussions qui finit en un incroyable climax. La mathématique ne l’a pas emporté sur la sensualité.

Le « mathématicien » Xenakis C) Marcello Mencarini / Leemage / AFP

Chefs-d’oeuvre de Stravinsky, métamorphoses de Xenakis

Après cela, Stravinsky paraît bien classique. On aura pourtant entendu avec un immense plaisir son Concerto pour violon, porté par une des plus grandes artistes de ce temps, la trop discrète Isabelle Faust, d’une simplicité, d’un humour, qui sont l’essence de ce concerto créé en 1931 où Stravinsky commence à prendre son virage classique (influence de Bach) Et pour finir par la version 1945 de l’Oiseau de feu où Roth insiste un peu trop sur la beauté sonore et sur l’inventivité de l’orchestration, au détriment de ce qui en fait une oeuvre « barbare », qui annonce, bien plus que Pétrouchka, Le sacre du printemps -par moments on se croit chez Ravel. Mais c’est très raffiné, et la Danse de Kastchei est tout de même dans l’esprit.

On avait auparavant fait un tour dans l’exposition au musée de la Musique. Pas immense mais éclairante avec ses expériences sonores (La légende d’Eer, composition électronique pour images et sons écrite pour l’inauguration du Centre Pompidou), ses partitions qui ressemblent à d’immenses problèmes algorithmiques, le fameux pavillon de Bruxelles et diverses créations d’architecture; et les souvenirs de l’enfance heureuse de Yannis, sur les îles ensoleillées, aux temps insouciants.

L’intelligence, la culture, le courage et le génie d’un homme.

Xenakis intime: série de concerts donnés au musée de la Musique: Kottos pour violoncelle seul par Emilie Girard-Charest; Tetras pour quatuor à cordes par des solistes de l’Ensemble intercontemporain; Rebonds B, Rebonds A, Okho pour percussions par le Trio Xenakis.

Concert de l’orchestre Les siècles dirigé par François-Xavier Roth: Xenakis (Alax) Stravinsky (Concerto pour violon avec Isabelle Faust; L’oiseau de feu, suite de 1945)

Philharmonie de Paris 1 et 2 (Musée de la Musique) le 20 mars.

Exposition Révolutions Xenakis au musée de la Musique jusqu’au 26 juin (fermée le lundi et le 1er mai)

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