[LuxFilmFest] L’étiquette du crime

Difficile d’y couper : la cérémonie d’ouverture de la douzième édition du Luxembourg City Film Festival s’est déroulée de bout en bout dans une atmosphère étrange, avec des officiels partagés entre tristesse et remords suite aux décisions, pour le moins exceptionnelles, qui ont affecté la programmation, dont la compétition principale, celle des longs métrages internationaux.

Dans notre édition de ce vendredi, les président et directeur artistique du festival, Georges Santer et Alexis Juncosa, ont longuement expliqué les raisons qui ont mené au choix de retirer quatre films russes; quelques heures après s’être entretenus avec notre collègue Grégory Cimatti, ils ont réitéré leurs mots devant la salle du Kinepolis Kirchberg, non sans avoir pesé une nouvelle fois le pour et le contre, dans un souci de laisser parler leurs propres sentiments, conscients que la prise de position du festival, «critiquée et critiquable», convient Georges Santer, est aussi un déchirement. Il y a, disons-le clairement, une forme d’autocensure (la pire forme de censure) de la part du festival. Et, pire encore, les organisateurs eux-mêmes ont du mal à digérer son existence.

Dans cette polémique, il est question de la Russie. Une autocratie qui inspire la terreur jusque dans les plus hauts rangs – la vidéo de Sergueï Narychkine, chef du SVB, le service de renseignements extérieurs, bafouillant devant un Vladimir Poutine glaçant, à la veille de l’invasion de l’Ukraine, a fait plusieurs fois le tour du monde. Une autocratie face à laquelle des artistes occupent pleinement leur rôle de détracteurs du pouvoir : citons Andreï Zviaguintsev, Kirill Serebrennikov, ou bien d’autres encore, considérés par le régime comme des agitateurs ou des marginaux.

Oui, le film Gerda, de Natalya Kudryashova, a été produit par une société appartenant au géant Gazprom, à la tête duquel on trouve un ex-employé et proche du président russe. Mais l’exploit de l’artiste est d’avoir gardé, au sein de cette peu rassurante configuration, son statut d’artiste, qui pose les bonnes questions, qui porte un regard critique sur la réalité de son pays, réalité partagée de toute évidence par une grande partie du peuple russe. Et ne parlons même pas des trois films jeune public ayant subi le même sort…

Dans cette polémique, il est question de la Russie. Autrement dit, d’un ennemi individuel, que l’on n’osait même pas nommer hier, dont les manœuvres paranoïaques et meurtrières ont fait l’effet d’un nouveau virus qui a déjà contaminé jusqu’à nos propres événements culturels. Georges Santer a rappelé qu’en sa qualité d’ancien diplomate, il a vu l’horreur de ses propres yeux en Bosnie, en 1995, faisant le lien avec le vainqueur du Grand Prix de l’édition 2021, Quo vadis, Aida?, de Jasmila Žbanić.

Et a utilisé cet exemple pour souligner qu’un festival tel que celui-ci, qui a toujours cherché à aller hors des sentiers battus, a dans son ADN un cinéma «engagé, qui se prête à une conversation controversée». «Alors montrez les films russes !», s’est scandalisé un spectateur depuis l’arrière de la salle. L’intervention a fait monter un peu plus la tension générale, mais elle est tombée à pic.

On peut même aller plus loin : le festival étant sans doute encore en possession des copies des films retirés du programme, s’il est bel et bien un lieu de résistance, rêvons alors à une projection clandestine de ceux-ci. Peut-être que cela permettra d’éveiller les consciences et de donner raison à ces artistes russes engagés, qui commencent à connaître ici le même sort qui leur est réservé là-bas.

Dans cette polémique, il est question de la Russie. Et de sa culture : quel meilleur client pour aller dans le sens du fameux débat défendu par le président du festival ? Force est de constater que le retrait des films russes de la programmation va à l’encontre de celui-ci. On peut certes blâmer l’obligation de prendre une décision rapide, la prise en compte de l’opinion du jury international et tout un tas d’autres raisons valables, mais c’est oublier la plus importante : l’alignement d’un événement culturel, révolté par nature, sur des positions qui n’ont rien à voir avec l’art, après avoir été mis au pied du mur.

Mais à quoi bon avoir des artistes qui pointent du doigt un problème si les institutions censées accompagner ces mêmes artistes et leurs œuvres détournent le regard? Faut-il encore rappeler qu’en 1937, bien après le rapprochement entre l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie, même la Mostra de Venise (dont les prix décernés avaient même pris le nom de Mussolini) n’hésitait pas à programmer, dans sa compétition, des films de propagande allemands aux côtés du chef-d’œuvre pacifiste de Jean Renoir La Grande Illusion ?

Rappelons ainsi les mots de Pier Paolo Pasolini, dont on célèbre ce week-end le centième anniversaire de la naissance, dans son dernier entretien donné à La Stampa le soir même de son assassinat : «Heureux, vous qui êtes tous contents quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle étiquette. Quant à moi, cela me semble être une des nombreuses opérations de la culture de masse. Ne pouvant pas empêcher que certaines choses arrivent, on trouve la paix en fabriquant des cases.»

Dans cette polémique, il est question de la Russie. Mais pourquoi n’est-il jamais question de l’Ukraine ? C’est pourtant bien elle qui vit le chaos, c’est elle que l’on prétend défendre en prenant de telles décisions. On constatait surtout que la résignation était trop grande, jeudi, lorsque les interventions des officiels, dont une Sam Tanson sur le point de craquer, ont maintenu et renforcé ce lourd climat. On s’est confondu en explications, on a jugé utile de rappeler dans le détail (et plusieurs fois) la situation en Ukraine, mais on a à peine prononcé le nom de Valentyn Vasyanovych, réalisateur ukrainien en compétition avec Reflection, qui affronte très clairement un thème on ne peut plus d’actualité : la guerre avec la Russie.

On a à peine mentionné que les acteurs du film sont en ce moment même les armes à la main, en train de défendre leur pays. On a préféré garder la mine défaite, accepter que l’on a déjà perdu, en noyant cela dans des déclarations de soutien. Le monde de l’art et de la culture est un monde où l’on résiste à l’injustice, à la barbarie, à tout ce qui peut, de près ou de loin, secouer la paix ; tout le monde semble pourtant d’accord avec cela, mais c’est apparemment plus facile à dire qu’à mettre en pratique.

Il ne faut pourtant pas chercher loin pour montrer que la culture est à l’avant-poste de la contestation : Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, était, il y a à peine trois ans, une star du cinéma et de la télévision. Aujourd’hui, il est un véritable chef de guerre, symbole de la résistance face à l’envahisseur, et martèle qu’il défendra l’Ukraine jusqu’à son dernier souffle. Dans cette polémique comme dans toutes les autres, la vraie question n’est pas celle que l’on traite, mais bien celle que l’on évite.

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