L’article à lire pour comprendre pourquoi le « grand remplacement » est une idée raciste et complotiste

L’expression s’est immiscée dans la campagne présidentielle, au grand dam des partisans d’un débat apaisé sur l’immigration. Valérie Pécresse et Eric Zemmour ont échangé, jeudi 10 mars sur TF1 et LCI, sur la notion de « grand remplacement », chère à l’ancien polémiste. La candidate Les Républicains a, elle, pris une nouvelle fois ses distances avec cette idée, un mois après l’avoir évoquée lors d’un meeting.

Cette idée complotiste et xénophobe a été popularisée au début des années 2010 par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus. Elle fait référence à un supposé processus de substitution des Européens ou des Français « de souche » par des immigrés extra-européens, venus principalement d’Afrique. A l’aide de plusieurs spécialistes des questions d’extrême droite et d’immigration, franceinfo décortique cette idée, ses fondements idéologiques et son glissement des milieux identitaires à la droite républicaine.

D’où vient l’expression « grand remplacement » ?

Figure des milieux identitaires et condamné en 2014 pour « provocation à la haine et à la violence contre un groupe de personnes en raison de leur religion », après des propos islamophobes tenus en 2010, Renaud Camus évoque un « grand remplacement » dans son livre Abécédaire de l’in-nocence, publié en 2010, puis dans Le Grand Remplacement, paru en 2011. Dans un entretien en 2012 au site nationaliste et royaliste de l’Action française, il résume sa conception du « grand remplacement » : « Un peuple était là, stable, occupant le même territoire depuis quinze ou vingt siècles. Et tout à coup, très rapidement, en une ou deux générations, un ou plusieurs autres peuples se substituent à lui, il est remplacé, ce n’est plus lui. »

Autrement dit, pour Renaud Camus, « un peuple, issu de la population d’immigrés venus d’Afrique et du Maghreb, se substituerait à un autre, les ‘Français de souche' », détaille une note de la Fondation Jean-Jaurès, publiée en septembre 2018.

« La question des « remplacistes » et des « remplacés », de l’Afrique qui déborde sur l’Europe, est explicite chez Renaud Camus. »

Nicolas Lebourg, historien de l’extrême droite

à franceinfo

Renaud Camus, qui s’était présenté aux élections européennes en 2019, est également partisan de la « remigration », c’est-à-dire le déplacement forcé de populations considérées comme étrangères vers leur supposé « pays d’origine ».

Cette notion raciste n’est pas récente, si ?

Le fantasme d’une « submersion migratoire » est plus ancien que les écrits de Renaud Camus. Il est déjà très présent à la fin du XIXe siècle dans les courants nationalistes et antisémites. En 1886, dans La France juive, le journaliste d’extrême droite Edouard Drumont évoque une « véritable conquête, une mise à la glèbe de toute une nation par une minorité infime, mais cohésive », rappelle Le Monde (article abonnés).

Le chantre du nationalisme français, Maurice Barrès, répand de son côté l’idée selon laquelle « l’immigration juive va modifier la substance même du peuple français », explique à franceinfo le politologue Jean-Yves Camus, codirecteur de l’Observatoire des radicalités politiques à la fondation Jean-Jaurès. Si Maurice Barrès n’utilise pas l’expression « grand remplacement », il évoque en 1900 dans un article, « l’envahissement de notre territoire et de notre sang par des éléments étrangers qui aspirent à soumettre les éléments nationaux ».

La notion d’un changement de population prend surtout de l’ampleur après la Seconde Guerre mondiale « dans des cercles néonazis », rappelle Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême droite. Des groupes d’anciens Waffen-SS, dont le Français René Binet, diffusent l’idée raciste d’une destruction de l’Europe « blanche » par l’arrivée d’immigrés venus d’Afrique.

Au cours du XXIe siècle, les courants identitaires reprennent ces thèmes en « extrayant l’argumentaire antisémite pour le faire seulement mythe mobilisateur raciste et islamophobe », analyse Nicolas Lebourg dans un billet pour Mediapart.

Pourquoi cette idée est-elle complotiste ?

Dès l’après-Seconde Guerre mondiale, les sphères néonazies qui développent l’idée d’une substitution démographique y accolent un versant conspirationniste. Dans leurs discours, des « mondialistes » (des élites dirigeantes capitalistes dont feraient partie les Juifs) sont soupçonnés d’organiser volontairement une immigration massive, afin de construire un « homme post-moderne » et « déraciné ». « On est totalement dans l’idée d’un complot juif », résume l’historien Nicolas Lebourg.

Dans les franges les plus radicales de l’extrême droite, « à partir des années 1990, des théories circulent également autour du ‘plan Kalergi’, avance Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, et co-auteur du rapport de la fondation Jean-Jaurès. Cette théorie du complot tire son nom de Richard Coudenhove-Kalergi, penseur de l’Europe unie dans les années 1920-1930, et lui attribue un prétendu plan « de génocide des peuples blancs européens », peut-on lire sur le site Conspiracy Watch.

« Certains y voient un ‘plan mondialiste’ voire un ‘complot juif’. »

Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch

à franceinfo

En réalité, ce « mythe » prend appui sur « un collage de citations » de Richard Coudenhove-Kalergi « dénaturées et sorties de leur contexte », explique le rapport de la fondation Jean-Jaurès.

« Au XXle siècle, le succès de la thèse repose moins sur l’élément complotiste antisémite », embraye Nicolas Lebourg. Renaud Camus se défend de tout conspirationnisme. « Il estime que le complot, c’est ce qu’on colle à la théorie pour la décrédibiliser », pointe Rudy Reichstadt. « On retrouve chez lui la dénonciation des élites mondialisées qui ont laissé faire, mais il ne désigne pas une cause unique au « grand remplacement », complète Jean-Yves Camus.

S’il récuse tout complotisme, Renaud Camus tord cependant les faits en utilisant des citations erronées pour soutenir ses idées, comme le détaille le média Les Jours (abonnés). Dans son livre Le Changement de peuple (2013), il attribue à Houari Boumédiène, président de l’Algérie de 1965 à 1978, un discours à la tribune de l’ONU, en avril 1974, prévenant que des « millions d’hommes » quitteraient l' »hémisphère sud » pour « conquérir » les pays de l' »hémisphère nord en le peuplant avec leurs fils ». Eric Zemmour reprend ces allégations dans Le Suicide français (2014). Pourtant, l’ancien président algérien n’a jamais tenu ces propos. En témoigne le discours disponible dans les archives des Nations unies. A cette époque, Houari Boumédiène voulait au contraire dissuader les Algériens d’émigrer vers la France.

Pourquoi est-elle invalidée par les faits ?

Pour Renaud Camus, le « grand remplacement » n’est « pas une théorie, mais un constat », analyse le politologue Jean-Yves Camus : « Il assure qu’il n’y aurait qu’à sortir dans la rue pour l’observer. » L’écrivain d’extrême droite évoque la « substitution » d’un peuple « en une ou deux générations ». Or, confrontés aux chiffres de l’Insee, cette assertion s’effondre, expliquent les démographes.

En 2021, 7 millions d’immigrés vivaient en France, soit 10,3% des 67,6 millions de Français. Parmi eux, 2,5 millions ont acquis la nationalité française. Un peu moins de la moitié (47,5%) des immigrés vivant en France sont nés en Afrique, soit environ 3,3 millions de personnes. Cette proportion correspond à 4,76% de la population totale.

Par ailleurs, selon l’Insee, la part de la population immigrée dans la population totale est passée de 5% en 1946, à 7,4% en 1975, 7,3% en 1999 et 10,3% en 2021. Cette proportion est donc restée très largement minoritaire au cours des soixante-quinze dernières années.

« En faisant des projections jusqu’en 2050 [horizon fréquemment mentionné par les tenants du ‘grand remplacement’],cela reste très loin de constituer un quelconque remplacement de la population. »

Hervé Le Bras, démographe

à franceinfo

Les partisans du « grand remplacement » instrumentalisent également le fait que la proportion d’immigrés est supérieure à la moyenne française dans certains territoires urbains, comme en Seine-Saint-Denis (30% de la population totale en 2016, selon l’Insee). Récemment, des soutiens d’Eric Zemmour, ont ainsi galvaudé les résultats d’une étude de France Stratégie sur la « ségrégation résidentielle » pour prétendre que la situation dans ce département francilien illustrait la soi-disant « réalité du grand remplacement ».

« Ça ne veut pas dire qu’il y aura là-bas un remplacement de la population », balaie Hervé Le Bras, auteur de l’essai Il n’y a pas de grand remplacement. « Prendre la situation de la Seine-Saint-Denis pour en tirer des généralités à la France entière, c’est problématique », expliquait aussi en septembre à franceinfo Clément Dherbécourt, co-auteur du rapport. « Ce département n’est pas représentatif de la France en général mais d’une spécificité de l’Ile-de-France, la porte d’entrée de l’immigration extra-européenne en France », ajoutait-il.

Comment l’idée de « grand remplacement » est-elle utilisée à l’étranger ?

Le concept de « grand remplacement » a essaimé au-delà du cadre français et européen. Le terroriste de l’attentat de Christchurch (Nouvelle-Zélande), Brenton Tarrant, « est celui qui a donné une notoriété mondiale à l’expression », explique l’historien Nicolas Lebourg. Avant de tuer 51 personnes en mars 2019, ce suprémaciste blanc avait publié un manifeste, The Great Replacement, traduction littérale du « grand remplacement », dans lequel il fait référence à Renaud Camus. L’écrivain d’extrême droite avait alors rejeté cette filiation évoquant « une utilisation abusive d’un syntagme qui ne lui appartient pas et que manifestement il ne maîtrise pas » et assurant condamner des violences « terroristes, épouvantables, criminelles, désastreuses et imbéciles ».

Aux Etats-Unis, la droite suprémaciste, l' »alt-right », a progressivement adopté cette notion impliquant une disparition à terme de la population blanche. « Ces dernières années, l’expression ‘Great Replacement’ y a supplanté la notion de ‘White Genocide’ [« génocide blanc »] », poursuit Nicolas Lebourg. Ce concept a aussi été mentionné dans le manifeste publié par Patrick Crusius, qui a tué 22 personnes dans un supermarché d’El Paso, au Texas, en août 2019.

Comment ce concept a-t-il été progressivement récupéré par les personnalités politiques d’extrême droite et de droite ?

Jusqu’il y a peu, le terme de « grand remplacement » était l’apanage des milieux identitaires influencés par Renaud Camus et d’autres figures xénophobes. Le rapport de la Fondation Jean-Jaurès explique que des « sites anti-islamisation » comme Riposte laïque ou Fdesouche contribuent à sa diffusion et sa popularisation sur internet. « C’est autour de 2015 et la crise des réfugiés que l’expression pénètre véritablement dans le milieu politique, ça n’avait pas marché avant », souligne le démographe Hervé Le Bras.

A l’extrême droite, Marine Le Pen prend ses distances avec cette idée, en 2014, dénonçant dans le JDD une « vision complotiste ». Pourtant, à l’époque, les cadres de son parti (alors Front national) n’hésitent pas à reprendre cette expression, à l’instar de Marion Maréchal, Stéphane Ravier et Nicolas Bay – tous trois ralliés aujourd’hui à Eric Zemmour. Pour Hervé Le Bras, utiliser cette formule permettait aux responsables d’extrême droite « d’éviter les discussions sérieuses sur les migrations durant les dernières années, car on la posait comme un dogme ».

Avant que Valérie Pécresse n’évoque cette idée avec ambiguïté, c’est l’ancien polémiste Eric Zemmour, condamné à plusieurs reprises, notamment pour « provocation à la haine raciale » et « provocation à la haine religieuse », qui a fait sienne cette expression depuis près de dix ans. « Dans tous les endroits où j’ai grandi, à Drancy, à Montreuil, à Stains, dans le 18e arrondissement de Paris, le grand remplacement a opéré. (…) C’est la réalité qui gagne. (…) Dans tous les endroits où j’ai grandi, ils nous ont remplacés », avançait-il sur iTélé en avril 2014. Un argumentaire auquel il n’a pas renoncé depuis qu’il est candidat à la présidentielle. En décembre 2021, lors de son premier meeting à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Eric Zemmour évoquait la « crainte » du « grand remplacement, avec l’islamisation de la France ».

Je n’ai pas eu le temps de tout lire, vous pouvez résumer ?

Le « grand remplacement » est une expression qui fait référence à la peur fantasmée d’une invasion de la France par des étrangers extra-européens. Popularisée par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, cette notion a trouvé un écho à l’international et a notamment été brandie par le terroriste de l’attentat suprémaciste de Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019. Cette vision raciste et complotiste de l’immigration, qui ne repose sur aucun fondement scientifique, historique ou statistique, ne résiste pas à l’examen des chiffres démographiques.

En France, au départ cantonnée aux milieux identitaires, l’expression s’est progressivement diffusée sur internet. Elle est aussi relayée depuis une dizaine d’années sur les plateaux télé par Eric Zemmour. L’ancien polémiste n’a pas renoncé à soutenir cette idée depuis qu’il est candidat à l’élection présidentielle. Le terme est d’ailleurs devenu objet de débat au cours de la campagne, lorsque Valérie Pécresse, candidate Les Républicains, l’a employé lors d’un meeting en février.

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