Au TCE Un « Cosi Fan Tutte » De Mozart Très Bien Chanté Autour De Vannina Santoni Mais Dans Une Mise En Scène Parfois étrange De Laurent Pelly

C’était un pari: confier à une troupe entièrement française le Cosi fan tutte de Mozart et à une Emmanuelle Haïm, davantage spécialiste d’un répertoire plus ancien (Haendel, Purcell) la direction de l’oeuvre. Pari réussi. Mais la mise en scène de Laurent Pelly nous a parfois laissé perplexe.

Perplexe…

Perplexe, et nous n’étions pas le seul à en juger par les applaudissements nourris qui ont accueilli les chanteurs et la cheffe, applaudissements mélangés de huées quand est apparu le metteur en scène. Des huées un peu injustes aussi car si Pelly nous surprend par ce qu’il a imaginé, il se révèle toujours un remarquable directeur d’acteurs -et surtout dans un opéra comme Cosi fan tutte où la psychologie a tant d’importance, parfaitement suivi par des chanteurs qui y font preuve d’un vrai esprit de troupe. Mais voilà: on le connaît, ce public d’opéra (et l’on y inclut nos camarades critiques et nous-mêmes aussi, parfois), qui s’intéresse d’abord aux voix, au bien-chanter, et qui en est encore trop souvent resté au ressemblez à une plante en pot pourvu que vous réussissiez votre contre-ut.

Le « ballet » des Albanais (Florian Sempey, Cyrille Dubois) C) Vincent Pontet

Les femmes sont-elles toutes volages?

On doit aussi confesser quelque chose (et on a un peu honte de le dire!): on n’est toujours pas convaincu que, du point de vue dramaturgique, Cosi fan tutte soit une perfection d’opéra. Trois heures de musique, dont on enlèverait volontiers une demi-heure: ultime oeuvre de la « trilogie Da Ponte » (cet abbé qui composa le livret des trois chefs-d’oeuvre en italien) après Les noces de Figaro (1786) et Don Giovanni (1787), Cosi fan tutte est créé à Vienne au début de 1790; Mozart qui a moins de deux ans à vivre écrira encore l’année suivante La clémence de Titus (en italien mais pas sur un livret de Da Ponte) et Le flûte enchantée (en allemand) Mais ce Cosi-là souffre un peu (à notre humble avis) d’une difficulté de Da Ponte à nouer et surtout dénouer de manière limpide les fils de son histoire avec, si l’on garde la tête froide (c’est-à-dire si l’on oublie la splendeur de la musique), des scènes qui se répètent, des invraisemblances qui vont toutes au service d’une démonstration: montrer, et démontrer, que les femmes sont volages et que celles-ci sont, comme elles le font toutes (cosi fan tutte), oublieuses de leurs amants dès que ceux-ci ont le dos tourné.

Le studio « berlinois » C) Vincent Pontet

De nouveaux accents mozartiens

Il paraîtrait que Beethoven, d’ailleurs, n’aimait pas beaucoup l’oeuvre à cause de son caractère pour lui trop schématique. Bien sûr les invraisemblances, cela existe ailleurs dans les opéras mais celui-ci se veut au plus près de la psychologie des personnages (lorgnant, Mozart y a-t-il pensé? du côté de Marivaux ou de Goldoni) et cela existe dans la mise en scène de Pelly. En revanche, compensant ces défauts, il y a cette musique splendide où Mozart trouve encore de nouveaux accents, par rapport, par exemple, aux Noces de Figaro, splendide aussi mais qui réunit une collection d’airs admirables. Il n’y a vraiment dans Cosi qu’une mélodie qu’on va fredonner jusqu’à plus soif, le Soave il vento, trio des deux soeurs voyant disparaître leurs amants et de Don Alfonso, le responsable de la machination amoureuse qui les perdra: moment bouleversant de douceur et de mélancolie qui vous poigne le coeur.

Un drame joyeux

Pour le reste donc, la magie de cette musique tient à ce que Mozart est capable, à l’intérieur d’un même tableau, de passer en trois notes d’une forme de comédie -comédie-poursuite où les portes claquent, et d’ailleurs Cosi fan tutte est un « drame joyeux » (dramma giocoso)- à une infinie tristesse, surtout concentrée dans les personnages de Fiordiligi (Vannina Santoni) et Ferrando (Cyrille Dubois) Cette variété des styles resserrée dans la musique même fait tout le prix de l’oeuvre et, dans cette trilogie italienne, un Mozart encore à part où, contrairement aux Noces de Figaro et à Don Giovanni, un contenu social n’apparaît pas, même si c’est la servante Despina qui tire en partie les ficelles de l’intrigue.

Tendre duo de Ferrando-Sempronio (Cyrille Dubois) et de Fiordiligi (Vannina Santoni) C) Vincent Pontet

Résumons-la rapidement d’ailleurs: Don Alfonso, un homme qui a vécu, revenu de tout, veut prouver à ses deux amis, Ferrando et Guglielmo, fiancés à deux soeurs, Fiordiligi et Dorabella, que celles-ci les oublieront dès qu’ils seront partis. Ainsi feignent-ils de s’en aller à la guerre (désespoir des deux soeurs) pour mieux revenir déguisés en Albanais… Evidemment, Alfonso parviendra à ses fins, aidé de la servante des soeurs.

Un studio d’enregistrement berlinois!

Laurent Pelly situe étrangement l’intrigue (selon Mozart et Da Ponte située à Naples, inondée de soleil et de lune) dans un grand studio de style soviétique (qui existe, paraît-il, à Berlin, mais le totalitarisme nazi avait la même architecture que l’ordre stalinien) où des chanteurs (avec micros, bulle d’enregistrements, techniciens en blouse grise) s’apprêtent à enregistrer Cosi. On est sans doute juste après la guerre à en juger par la coupe des robes, Dorabella dans une forme new look du plus beau vert et Fiordiligi en bleu. L’idée étant que peu à peu les chanteurs investissent tant leurs personnages qu’ils les deviennent dans la vie…

Rencontre de Guglielmo-Tizio (Florian Sempey) et Dorabella (Gaëlle Arquez) C) Vincent Pontet

C’est une idée qui en vaut une autre mais qu’un Pelly, qui nous a si souvent ébloui, n’arrive pas à dynamiser, écrasé par son décor même qui en réduit la portée. En outre il est gêné par cette fin qui, à l’heure de metoo, laisse un peu perplexe. Or il eût été possible de bâtir, sur ce champ de ruines des sentiments, une amertume, une mélancolie à la Marivaux, qu’on ressent pourtant dans les deux personnages cités et leurs airs, le Per pieta, ben mio de Fiordiligi ou le Ah! lo veggio! de Guglielmo.

Remarquable direction… de chanteurs

Mais Pelly est toujours un maître dans la manière dont il organise la circulation de ses chanteurs avec une précision, une légèreté de touche à trois, à quatre, à cinq, à six, au milieu de l’embouteillage des figurants qui installent, désinstallent des micros, des chaises, des lutrins. Et le très beau, c’est que les six interprètes suivent leur metteur en scène avec une rigueur et un plaisir fous. Certaines scènes sont irrésistibles: l’apparition des deux garçons en Albanais, entre marionnettes et soldats de plomb, ou la scène de leur « empoisonnement » devant les deux soeurs affolées. D’autres simplement émouvantes, un halo de lumière entourant Fiordiligi ou Ferrando chantant le trouble de leurs sentiments.

Don Alfonso à l’affût (Laurent Naouri) devant Ferrando-Sempronio accablé (Cyrille Dubois) C) Vincent Pontet

Vive le chant français!

On a dit le pari de confier Mozart à une distribution française. On devrait ajouter que ces chanteurs français sont désormais, comme beaucoup de leurs camarades, des chanteurs INTERNATIONAUX, qui n’en sont plus réduits à Bizet et Massenet. Et il faut aussi souligner le plaisir qu’on a eu, qu’on a toujours, à les voir grandir au fil des années. A commencer par une Vannina Santoni dont Michel Franck, le directeur du Théâtre des Champs-Elysées, a vanté, avec émotion et admiration, la déjà grande palette des rôles en lui remettant, à l’issue de la représentation, les insignes de chevalier des Arts et Lettres. Une Santoni très touchante en Fiordiligi luttant jusqu’à l’extrême contre ses sentiments, timbre toujours ravissant, aigus parfaits, quand l’orchestre ne la contraint pas à forcer la voix: un rôle difficile car les notes graves du personnage la contraignent à des écarts périlleux quand elle reprend sa tessiture.

Dorabelle (Gaëlle Arquez) derrière Fiordiligi (Vannina Santoni) C) Vincent Pontet

Chacun dans son juste rôle

La Dorabella de Gaëlle Arquez a les belles couleurs de voix de la chanteuse et sa présence; la complicité qui l’unit aussi visiblement à Santoni. Le personnage de Dorabella est cependant moins complexe que celui de sa soeur. Ferrando-Cyrille Dubois est très émouvant, avec ce timbre de ténor de plus en plus particulier, quasi tenor di grazia, à la fois léger et bien projeté, avec un talent de comédien qui s’affirme de rôle en rôle.

Florian Sempey nous surprend moins en Guglielmo, même s’il montre dans la trahison une juste fureur. La voix est toujours puissante, la présence remarquable mais, là aussi, le rôle est moins fouillé que celui de Dubois. Laurent Naouri, quant à lui, se régale en Don Alfonso, roublard, l’oeil qui frise, traversant le plateau à pas feutrés de chat croquemitaine, même si quelques décalages en sont la rançon. Le timbre, enfin, de Laurène Paterno, devra encore s’arrondir (les aigus sont un peu pointus) mais il y la présence, l’énergie du rôle de Despina, une Despina habillée en magasinière puis se déguisant en deux personnages de travestis venus tout droit de Molière, notaire et médecin, où elle s’acharne à rendre laide (avec succès!) ses intonations.

Guglielmo-Tizio (Florian Sempey) et Dorabella (Gaëlle Arquez) / Fiordiligi (Vannina Santoni) et Ferrando-Sempronio (Cyrille Dubois) entourent Despina (Laurène Paterno) déguisée en notaire C) Vincent Pontet

Une direction énergique

Direction pleine d’énergie, inlassable, d’Emmanuelle Haïm, à la tête d’un Concert d’Astrée vaillant et aux individualités de belle qualité (le travail des vents n’est pas toujours confortable), en particulier le pianoforte de Benoît Hartoin. On reprochera cependant à Haïm, qui impose des tempi rapides, de confondre parfois vitesse et précipitation, au risque de mettre en danger certains musiciens… et chanteurs.

Quant à Laurent Pelly, il nous doit une revanche.

Cosi fan tutte de Wolfgang Amadeus Mozart, mise en scène de Laurent Pelly, direction musicale d’Emmanuelle Haïm. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, les 12, 14, 16 et 18 mars à 19 heures 30, le 20 mars à 17 heures.

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