A L’Athénée Un « Couronnement De Poppée » De Monteverdi Sobrement Mis En Scène Par Alain Françon Avec Les Jeunes Solistes De L’Académie De L’Opéra

C’est un peu l’examen de milieu d’année pour les solistes de l’Académie de l’Opéra. En un lieu décentralisé, cette fois le théâtre de l’Athénée où ils chantent Il Nerone (le Néron), autre titre du Couronnement de Poppée, oeuvre-testament de Monteverdi (1642) qui eut cependant le temps de l’entendre. Les chanteurs sont dirigés par Vincent Dumestre dans une mise en scène d’Alain Françon.

Un opéra d’un superbe souffle

Grande oeuvre que ce Couronnement de Poppée où Monteverdi s’essaie à une variété de climats ponctués de pages douloureuses. Le genre opératique vient d’être créé -il a une quarantaine d’années. Monteverdi est lui-même un de ceux qui en ont fixé les règles avec  son Orfeo (chronique du 7 juin 2021) Ici, il va plus loin: la tristesse, la grandeur, la déploration, la vengeance, la diversité des affects, des personnages, la caractérisation des voix: oeuvre fort longue, ambitieuse (presque trois heures), ce Couronnement de Poppée, dont toutes les pages ne seraient peut-être pas de Monteverdi, en a en tout cas l’ambition, la beauté constante. Le duo final souvent chanté, Pur ti miro (Poppée et Néron), magnifique, ne figure pas dans les deux manuscrits connus de l’oeuvre mais le manuscrit de Monteverdi a lui-même été perdu…

Néron (Fernando Escalona) devant sa statue C) Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faites-OnP

Intrigues au temps de Néron

Ce sont là éléments qu’avec soin Vincent Dumestre signale pour expliquer qu’on entendra en conclusion un grand choeur voulu, cela est sûr, par Monteverdi. Et foin aussi de quelques personnages sacrifiés pour donner à l’oeuvre une dimension plus humaine. Exit donc -pardon: exeunt- Mercure, Pallas (Athéna) et Vénus, dieux romains qui, dans les grandes machineries baroques, ont toutes leurs places pour accompagner ou diriger les folies des hommes.

Le couronnement de Poppée se situe cependant à un moment de l’histoire de Rome où la grandeur, le triomphe et l’austérité des moeurs n’existaient plus guère. Néron, empereur, est marié à Octavie, qu’il n’aime plus, et jette son dévolu sur Poppée, femme d’Othon, qui n’aspire qu’à devenir impératrice. Un complot plus tard (celui d’Octavie qui cherche à tuer sa rivale mais va échouer), les deux amoureux vont enfin convoler en justes noces et Poppée être couronnée.

La pauvre Ottavie (Lucie Peyramaure) C) Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faites-OnP

 

Le dieu Amour à la manoeuvre

Ainsi racontée l’histoire serait trop simple. Outre le complot qui met en scène une certaine Drusilla, amoureuse secrète d’Othon (on se croirait presque chez Racine, sans toutefois la grandeur tragique), il subsiste dans la version Dumestre-Françon trois dieux mineurs, dont Amour (Cupidon) qui dénoue les embûches sentimentales devant Vertu et Fortune, plus discrètes et qui peinent un peu à exister. C’est le reproche principal que l’on fera à la mise en scène d’Alain Françon: derrière un rideau doré qu’Amour s’évertue à faire ouvrir et fermer par les machinistes, les scènes s’enchaînent sans que les personnages se croisent vraiment, au point qu’on se mélange un peu si l’on ne connait pas vraiment l’oeuvre. La deuxième partie -parce que les choses se précipitent!- fonctionne bien mieux, avec plus de dynamisme et une certaine élégance.

Le valet (Xenia Prochina), Drusilla (Martina Russomanno), la nourrice d’Ottavie (Lise Nougier) C) V. Lappartient, St. J’adore ce que vous faites-OnP

Mise en espace plus que mise en scène

Elégance qu’a naturellement Françon, dont on se dit au début qu’il va revenir à sa sobriété naturelle. Le plateau, effectivement, est peu encombré; mais de jolis éléments, intemporels, jouent leur rôle comme des objets posés dans ces palais aux grandes pièces souvent vides qu’il y avait probablement à Rome et dans les principautés à l’époque de Monteverdi: une tête de Néron dorée… que Néron contemple, une méridienne où s’assoupit Poppée devant une toile peinte de jardin fleuri (on est presque face à une Joséphine de l’Antiquité) Loin des machineries baroques, loin de Michel Fau. Il n’empêche: on a plus le sentiment d’une mise en espace avec des héros qui défilent que de la chorégraphie habitée d’êtres de chair et de sang.

Poppée (Marine Chagnon) et sa nourrice Arnalta (Léo Fernique) C) Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faites-OnP

Le triomphe des contre-ténors

C’est sans doute dans la caractérisation des personnages que ce Couronnement de Poppée est le plus habile. A commencer par une Poppée coquette, élégamment ambitieuse, et Marine Chagnon y excelle, plus que dans les scènes où elle roucoule auprès de son amant. Fernando Escalona est un Néron extravagant et extraverti, hautain à souhait, on l’avait remarqué lors du concert de gala Mozart (chronique du 8 février dernier); il réussit à tenir ce rôle impossible, constamment dans l’aigu du contre-ténor, avec une belle réussite, si l’on aime le style exacerbé à la Fagioli. Emouvant Othon de Leopold Gilloots-Laforge (qui, lui, n’est pas à l’Académie) manquant un peu de présence scénique mais à la jolie voix de contre-ténor lui aussi. Une Ottavie confiée à Lucie Peyramaure (elle aussi en-dehors de l’Académie) qui met de l’émotion dans son air d’exil Addio Roma, addio patria où était si admirable il y a trente ans une Anne Sofie von Otter: l’Ottavie de Peyramaure manque cependant de présence.

On ajoutera aux deux contre-ténors déjà cités un troisième dans le rôle de la nourrice ambitieuse de Poppée,  Arnalta (rôle écrit pour une contralto), le très amusant et bien-chantant Léo Fernique dont le personnage se gonfle à la fin de l’oeuvre des plumes qu’il n’a pas encore.

Ottavie (Lucie Peyramaure) et sa nourrice (Lise Nougier) encadrant Sénèque (Alejandro Balinas Vieites) C) V. Lappartient, St. J’adore ce que vous faites-OnP

Les résidents de l’Académie s’en sortent

On fera enfin l’inventaire des autres vrais résidents de l’Académie de l’Opéra qu’on avait déjà applaudis en janvier lors de leur concert de gala Mozart. Le rôle important et charmant d’Amour est joliment tenu par Xenia Prochina, toujours belle voix à la technique sûre et qui doit travailler encore sa fantaisie dans le jeu et ses contrastes vocaux. Martina Russomanno est un peu éteinte en Fortune mais se rattrape largement en Drusilla, présence, émotion, élégance du chant. De même Lise Nougier, Vertu de qualité mais qui étonne surtout dans le rôle de l’autre Nourrice, celle d’Octavie, par sa présence, sa jolie réserve qui n’empêche pas quelques pas de danse surprenants.

Les hommes sont très bien, en particulier le remarquable Sénèque d’Alejandro Baunas Vieites (qui n’avait pas chanté au gala), graves profonds, projection superbe, grande dignité du personnage dans l’air de son suicide. On retrouve dans un rôle annexe Yorgo Ioannou qui tient compagnie à Léo Vermot Desroches et Thomas Ricart, très bien dans leur duo de soldats mais Vermot Desroches, en Lucain, a un peu de mal à tenir tête au flamboyant Néron d’Escalona.

Conférence de Néron (Fernando Escalona) et Lucain (Léo Vermot Desroches) C) Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faites-OnP

La vraie Histoire sera plus tragique…

Vincent Dumestre a choisi un petit ensemble des musiciens de son Poème Harmonique: ils sont huit au total, cordes essentiellement (dont le lirone, sorte de viole de gambe qui ne survécut pas à l’époque de Monteverdi!) jusqu’au théorbe, avec harpe et clavecin. Cordes un peu saturées, qui pourraient avoir plus de souplesse dans la première partie, ensemble plus aéré et bien sonnant ensuite, où le clavecin est plus présent. Mais le son, les accents, la compréhension des sentiments, sont au rendez-vous. 

Autour d’Amour(Xenia Prochina) Fortune (Martina Russomanno) et Vertu (Lise Nougier) encadrant Néron (Fernando Escalona) et Poppée (Marine Chagnon) Au fond Thomas Ricart et Yorgo Ioannou C) V. Lappartient-St. J’adore ce que vous faites-OnP

L’histoire tragique des personnages dépassera l’heureuse scène finale et le « pardon » de Néron aux comploteurs. Ottavie se verra intimer l’ordre de se suicider dans son exil. Poppée elle-même connaîtra la chute après le triomphe, tuée par Néron d’un coup de pied dans le ventre qui lui sera fatal, étant enceinte. Othon sera un des successeurs de Néron, ne régnant lui-même que quelques mois avant de périr au combat contre son propre successeur, Vitellius. Monteverdi y a-t-il pensé en nimbant l’oeuvre de tant de mélancolie et parfois de douleur?

Il est vrai, il n’y avait pas besoin des dieux pour justifier la folie des hommes.

Le couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi, mise en scène d’Alain Françon, direction musicale de Vincent Dumestre, une production de l’Opéra de Paris au théâtre de l’Athénée, Paris, les 6 mars à 15 heures, 8, 10 et 12 mars à 20 heures.

Le spectacle ira ensuite à l’Opéra de Dijon (21000) les 20, 22, 24 et 26 mars (mêmes horaires en semaine et le dimanche) et à la maison de la Culture d’Amiens (80000) le 1er avril à 20 heures 30.   

 

 

 

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