A Bastille La Découverte De La « Cendrillon » De Massenet, Et De Celles Qui L’incarnent :Tara Erraught Et Anna Stephany.

Tara Erraught en Cendrillon, Anna Stephany en Prince Charmant: elles portent cette « Cendrillon » de Massenet qui n’avait jamais été représentée à l’Opéra de Paris -sa création eut lieu à l’Opéra-Comique en 1899. Une mise en scène dynamique et souvent amusante de Mariame Clément et une troupe globalement de qualité font le charme de cette oeuvre qui, fait rare, peut amuser les enfants, inhabituellement nombreux en ce soir de première.

« Après « Cendrillon » je cesse d’écrire… »

Cendrillon est l’oeuvre d’un homme au faîte de son talent, qui a envie de se divertir. D’un homme qui a derrière lui ses deux plus grands succès, ceux qui le mèneront à la postérité, Werther et Manon. D’un homme dans la force de l’âge -à la création de Cendrillon il a 57 ans, il mourra à 70. Ma résolution est arrêtée, déclare-t-il au Figaro. Je cesse d’écrire pour le théâtre. Le vérisme, le naturalisme, le post-wagnérisme, bientôt d’autres langages nouveaux menés par un Debussy (Pelléas et Mélisande), ont lassé un homme qui ne sait plus dans quelle direction aller. Mais la crise ne durera pas longtemps: Le jongleur de Notre-Dame, Chérubin, Thérèse (un drame pendant la Terreur) et enfin Don Quichotte (presque un testament) suivront, d’autres encore. A cette aune, Cendrillon sonne comme le délassement d’un homme qui veut retrouver son âme d’enfant, d’un homme qui veut renouer avec l’esprit du conte sans être dupe de ce que le spectateur a grandi depuis -un spectateur qui a perdu lui aussi la naïveté de l’enfance…

Noémie et Dorothée (Charlotte Bonnet et Marion Lebègue) devant Cendrillon (Tara Erraught) C) Monika Rittershaus, Opéra national de Paris

Une musique charmeuse

Et pour la retrouver la musique de Massenet a rarement été aussi charmeuse. Dans ces interventions souvent soulignés d’un trait de flûte, de hautbois, de clarinette caressante. Dans ces longues mélodies confiées à Cendrillon où elle semble nous raconter sa vie comme une jeune femme que personne n’a vu grandir. Dans ses interventions de la fée où l’on se croirait parfois chez Ravel -l’Enfant et les sortilèges, autre histoire où passe une fée, dans la même tessiture de colorature. Dans le beau désespoir du Prince, le lyrisme qu’il met à montrer sa douleur, celle d’un coeur qui ne peut réprimer les blessures d’un premier amour. Cendrillon (et c’est assez habile, cela, qui donne une couleur différente à l’histoire que l’on attendait, calquée soit sur Perrault, soit sur Grimm), où le Prince Charmant a un rôle considérable qu’il n’a pas dans le conte, c’est la rencontre de deux enfants que l’on n’écoute pas, dont on a refusé de voir qu’ils étaient devenus des adultes, en âge d’aimer, d’être éclaboussés d’amour. En version dramatique, cela donnerait justement Pelléas et Mélisande…

Deux enfants qui s’aiment

Deux enfants qui s’aiment enfin et qui le crient si fort, le Prince surtout, parce que son statut le lui permet. Cendrillon, elle, si adorée par son père, beaucoup trop, un père qui refuse de voir la discrète souffrance de sa fille -et puis, en ce temps-là (surtout sous Perrault) les filles ont-elles la liberté d’aimer?

Cendrillon rêveuse (Tara Erraught) C) Monika Rittershaus, OnP

Pourtant on n’est jamais dans le drame. La marâtre (Madame de la Haltière) n’en veut pas particulièrement à Cendrillon, ne la traite pas mal. Elle l’ignore. Ses filles l’embrassent parfois. N’ont pas d’hostilité à son égard. Le papa, si faible, adule sa fille; mais la laisse faire le ménage, la cuisine, le servir, lui. Une famille unie où le mari est faible, où la bonne est une des filles de la maison. Pas maltraitée, insignifiante. Invisible.

Une « locomotive » faiseuse de miracles

Mariame Clément situe l’histoire dans la France industrielle de l’époque de Massenet, autour d’une imposante machine à forme de locomotive entourée d’ouvriers harassés… par les humeurs de la propriétaire, madame de La Haltière, et de Pandolfe, le mari soumis. Mais cette machine mystérieuse (et l’on s’inquiète un peu au début de l’énormité de ce décor bien peu poétique) va se révéler magique, une machine à transformer les jeunes filles banales (que l’on entre par une porte) en créatures de rêves (selon les canons qui ont cours encore), robes de bal roses et chevelures blondes choucroutées. Ainsi se transforment Noémie et Dorothée (Charlotte Bonnet et Marion Lebègue, amusantes et jolies complices de chant) pendant que leur mère revêt une (presque) plus sobre tenue bordeaux -Daniela Barcellona est une madame de La Haltière insupportable à souhait, donc très réussie, malgré une ligne de chant qu’elle ne parvient pas toujours à préserver mais les écarts de tessiture (à l’octave) que lui réserve Massenet ne l’aident pas…

Le prince amoureux (Anna Stephany) C) Monika Rittershaus, OnP

Une fée coquette et des chaussures inconfortables

La machine en question se fera d’ailleurs de plus en plus mystérieuse et Clément l’utilise très bien en la faisant scintiller de lumières d’argent inattendues aux moments des interventions de la marraine fée de Cendrillon -Kathleen Kim, remarquable colorature qui met coquetterie et pointe de snobisme dans son personnage, comme le font désormais toutes les fées depuis Delphine Seyrig dans la Peau d’âne de Jacques Demy. Et il est vrai qu’il est bien commode d’avoir une marraine fée quand on est une Cendrillon, cela vous permet de gagner le palais du Roi et du Prince (structure d’Orangerie XIXe siècle proche du Crystal Palace disparu de Londres… en plus intime) habillée comme toutes ces demoiselles (robe rose et choucroute) même si la jeune fille, lassée de ces pantoufles de vair rutilantes et inconfortables (les surtitres, évidemment, commettent l’erreur d’écrire  pantoufles de verre!), s’empresse de les enlever ainsi que sa robe devant une Prince Charmant charmé qui, en enfant turbulent, ne sera pas en reste.

La marraine fée (Kathleen Kim) C) Monika Rittershaus, Opéra national de Paris

Un duo amoureux d’un beau lyrisme

Ils ne vont pas tout à fait jusqu’à se bécoter devant la cour, mais pas loin. Par la suite il y aura quelques longueurs quand Cendrillon, revenue au bercail, se persuade -est persuadée par papa!- que tout cela n’était qu’un rêve (et le texte du librettiste Henri Cain sent sa mièvrerie fin de siècle plus souvent qu’à son tour) D’autant qu’on aura eu entretemps la plus belle scène de l’oeuvre, le duo d’amour -ou plutôt de reconnaissance amoureuse- dans les souterrains de la maison (et Mariame Clément utilise enfin, ce que font si peu de metteurs en scène, la magnifique machinerie de Bastille), d’un lyrisme d’autant plus brûlant que la tessiture des deux femmes, Tara Erraught et Anna Stephany, est fort proche, là où, habituellement, pour différencier le garçon de la fille, les rôles de « travesti » sont écrits dans un registre de mezzo beaucoup plus assumé. L’engagement d’Erraught et de Stephany provoque une vive et profonde émotion qui fait qu’ensuite on trouve le temps un peu long même si le couplet de madame de La Haltière sur ses origines, habilement écrit, fait sourire…

Madame de La Haltière (Daniela Barcellona) et ses filles (Charlotte Bonnet et Marion Lebègue) A droite Pandolfe (Lionel Lhote) C) Monika Rittershaus, OnP

Excellente Tara Erraught

Tout, évidemment, finira bien, sur un dernier éclat… de madame de La Haltière en forme de satire des hypocrisies. Il faut une nouvelle fois souligner la qualité d’une partition où les hommes n’ont pas la part belle (réduite à quelques interventions solistes et à quelques choeurs), à l’exception du personnage de Pandolfe, très juste car soumis mais jamais insignifiant, alias Lionel Lhote, voix mâle de baryton bien timbrée qui contraste avec son caractère. On a dit les mérites de Barcellona et de ses deux filles, d’une Kathleen Kim dont les débuts à l’Opéra de Paris marqueront.

C’est aussi le cas de Tara Erraught qui n’avait chanté qu’une fois ici. La jeune Irlandaise, dont la voix peut encore s’arrondir, a le souffle, l’endurance vocale, l’élégance du timbre. Elle dessine une Cendrillon soumise mais toujours digne, d’une belle humanité, dans un français fort compréhensible. Erraught s’en sort d’autant mieux qu’elle doit affronter deux très longues interventions au 3e acte (le Enfin je suis ici et le Seul je partirai, mon père) où Massenet dissout peu à peu la rythmique de sorte qu’il faut installer une sorte de parler-chanter (Massenet le fait d’ailleurs avec d’autres personnages mais sur une moindre durée) qui demande une constante écoute de l’orchestre pour trouver ses repères.

Au bal C) Monika Rittershaus, Opéra national de Paris

Une Anna Stephany belle révélation

Mais, aux applaudissements finaux elle est dépassée (de peu!) par la révélation Anna Stephany. L’Anglaise, tout droit sortie du swinging London , entre Twiggy et un Brian Jones au féminin, est magnifique de lyrisme, de présence mutine et d’émotion en Prince Charmant marqué par le mal-être qui se voit transfiguré par l’amour. La tessiture incroyablement haute pour un rôle de mezzo (des aigus redoutables!), Stephany en triomphe avec une incroyable assurance qui lui vaut les ovations du public. Un public qui réserve aussi à Carlo Rizzi et à l’orchestre des compliments mérités même si Rizzi, très attentif à rendre la séduction chatoyante de cette musique, ne suit pas assez ses chanteurs -les choeurs, en particulier, se cherchent souvent. 

Il n’empêche: on sort de cette Cendrillon le coeur joyeux, tout en se demandant combien de temps des chaussures de verre mettraient-elles à se briser sous notre poids. A moins que la machine mystérieuse inventée par Mariame Clément n’ait cette vertu de nous rendre aussi léger que le carrosse de Cendrillon conduite au bal par les elfes et les feux follets.

Aussi léger. Mais sans la robe.

Cendrillon de Jules Massenet. Mise en scène de Mariame Clément, direction musicale de Carlo Rizzi. Opéra-Bastille, Paris, jusqu’au 28 avril.   

 

 

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