Pour sa nouvelle création « Ex Machina », l’Orchestre national de jazz dialogue et improvise avec un ordinateur

Vendredi soir, 11 février, le public du Studio 104 de la Maison de la Radio sera témoin d’une expérience inédite. Il assistera à un concert de l’Orchestre national de jazz à l’occasion duquel un ordinateur sera mis au défi de dialoguer, dans des phases d’improvisation, avec des solistes en chair et en or. Cette création mondiale, intitulée Ex Machina, a été imaginée et conçue par le directeur artistique de l’ONJ Frédéric Maurin et le saxophoniste américain Steve Lehman, tous deux compositeurs associés sur ce programme, en collaboration avec l’Ircam, l’Institut de recherche et coordination acoustique musique.

Cette expérience sera retransmise en direct sur France Musique avant d’être présentée sur d’autres scènes, en Europe (Amsterdam dès le lendemain) et dans les prochains mois en Amérique du Nord. En attendant surtout que d’autres dates soient programmées en France. Bien avant le début de son mandat à l’ONJ (en janvier 2019), Frédéric Maurin projetait de travailler avec Steve Lehman avec lequel il partage différents centres d’intérêt comme celui pour les musiques spectrales. Le concert de vendredi soir se tient dans le cadre du festival Présences dédié à la musique contemporaine et à la création, et dont la tête d’affiche est Tristan Murail, pionnier du mouvement spectral.

L’affiche officielle du projet « Ex Machina » de l’ONJ (2022) (ELEMENTS)

Franceinfo Culture : quelle est cette machine autour de laquelle a été composé Ex Machina ?
Frédéric Maurin : C’est un ordinateur, et surtout un logiciel, une interface, des algorithmes développés par le laboratoire de Gérard Assayag de l’Ircam. C’est Jérôme Nika, qui fait partie de ce laboratoire, qui travaille avec nous sur ce projet. En résumé, on donne à « manger » à la machine tout un tas d’informations, de banques de sons qu’elle va analyser. Ensuite, on va lui faire écouter un improvisateur [ndlr : soliste de l’orchestre]. Elle va essayer alors de construire un dialogue en réponse à cet improvisateur, avec des paramètres qu’on peut régler, qui permettent d’obtenir une forme de cohérence musicale, et surtout qui fassent en sorte que le soliste ait l’impression qu’un discours musical se construit. On n’essaye pas du tout de lui faire prendre la place d’humains. On lui donne justement à manger des timbres qui sont complètement « inhumains ». Elle peut improviser en utilisant des sons qui ne peuvent pas être produits par des instrumentistes. C’est ça qui nous intéressait aussi. Au fur et à mesure, on apprend à cette machine à utiliser des réservoirs de sons et à les produire dans un contexte qui permette de générer une improvisation cohérente à deux, à trois ou à quatre…

Donc, le coup d’envoi du dialogue dans une phase d’improvisation sera toujours donné par le musicien.
Oui, il y a quelqu’un sur scène avec nous qui suit les paramètres en temps réel de la machine et qui déclenche ses interventions. Elle n’a pas encore la capacité de produire un discours cohérent. A priori, quand les humains improvisent et produisent un discours musical, c’est sur l’ensemble d’un concert. La machine ne peut pas encore envisager tout ça. Nous, musiciens, essayons d’utiliser des outils technologiques. Il y a des choses qui marchent, d’autres non. On a des moments où on a des scénarios avec la section rythmique, un improvisateur et la machine. Mais la machine se retrouve souvent avec un seul soliste, car il subsiste des questions technologiques liées à l’analyse du signal en temps réel et sa capacité à comprendre ce qui fait partie de la source principale et ce qui fait partie de choses qui viendraient d’autres instrumentistes… C’est encore très complexe et heureusement, on a encore une grosse longueur d’avance en tant qu’humains !

Vous avez écrit la musique d’Ex Machina avec Steve Lehman, l’invité de l’ONJ sur ce projet très spécial. Qui en a eu l’idée ?
L’idée est venue de questionnements qu’on avait tous les deux, des directions vers lesquelles on essaye d’aller. Il y a des questionnements par rapport à la notion de timbre, au sens large. Lui comme moi, dans nos différents projets, nous nous sommes retrouvés par le passé à utiliser de l’électronique : quand on a envie de faire évoluer le timbre de l’orchestre, c’est une des choses auxquelles on a recours. Depuis quelques années, Steve a ajouté de l’électronique sur des éléments d’improvisation. Il essaye de travailler sur la question des machines qui improvisent avec des musiciens improvisateurs. Pour ce projet commun, on a voulu essayer d’aller un peu plus loin, d’intégrer de l’électronique à l’écriture dans les questions de timbre et de texture. Mais on a aussi décidé d’utiliser ces technologies d’improvisation en temps réel, au sein de l’orchestre.

C’est la première fois que vous travaillez avec Steve Lehman, pour lequel vous ne cachez pas votre admiration depuis plusieurs années…
Avec Steve, on est de la même génération [ndlr : Maurin est né en 1976, Lehman en 1978] et je suivais son travail depuis le milieu des années 2000. Il possède quelque chose qui est de la marque des très grands musiciens : il y a une adéquation totale entre la musique qu’il joue en tant qu’instrumentiste et celle qu’il écrit en tant que compositeur. Les deux sont en parfaite résonance. La musique qu’il écrit est exactement la continuité de son jeu, tout est parfaitement cohérent. C’est quelqu’un de très impressionnant. De plus, il a une façon très particulière d’aborder le tempo et la métrique. Il a une pensée héritée du jazz, mais surtout, il a développé des réflexions par rapport à la métrique et au débit, qui peuvent se rapprocher de certaines réflexions qu’ont pu avoir les compositeurs des musiques spectrales. Pour les gens qui viendront au concert, dans les pièces qu’on joue, il y a un niveau de pensée rythmique absolument dément.

Comment se passe la collaboration entre l’ONJ et Steve Lehman ?
On se régale. On est tous très heureux de sa présence, il y a vraiment un échange, quelque chose d’extrêmement stimulant. Tout se fait très simplement parce que Steve est très cool, très sympathique, c’est très facile de travailler avec lui. Il est à la fois hyper rigoureux dans la musique, et c’est un vrai gentleman. Enfin, il y a quelque chose d’important sur lequel Steve et moi sommes sur la même longueur d’onde : le seul objectif c’est que la musique fonctionne, qu’elle plaise et que les gens se laissent embarquer. Il y a des endroits où je fais exprès de brouiller les choses : la machine est là, mais à des moments, on ne sait plus si c’est elle ou l’orchestre qui joue… L’objectif, c’est qu’au moment où on écoute un concert, le processus n’ait finalement aucune importance.

Orchestre national de jazz en concert à Paris, festival Présences
Vendredi 11 février 2022, 22h30, Maison de la Radio
Ex Machina (création mondiale). Composition : Frédéric Maurin, Steve Lehman
(Commande de l’Ircam-Centre Pompidou et de l’Orchestre National de Jazz)

1re partie : En blanc and blue, concerto pour deux harpes et orchestre de jazz. Composition de Christophe de Coudenhove
(Commande de Radio France, création mondiale de la nouvelle version)
> Concert diffusé en direct sur France Musique
> L’agenda-concerts de l’ONJ et ses prochaines master-classes

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