Geoffroy Roux de Bézieux : la disqualification subtile

Penchons-nous aujourd’hui sur une question cruciale en rhétorique : les techniques de joute oratoire. Jeudi 10 février, Jean-Luc Mélenchon débattait avec le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux. Ce dernier nous a donné une leçon dans l’art d’attaquer son adversaire avec vigueur… mais subtilité.

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Voilà un mot que nous n’avons pas forcément l’habitude de prononcer quand il s’agit de débats politiques, mais il semble en l’occurrence approprié. Jeudi soir, en effet, nous avons vu le président du Medef se présenter face au candidat des Insoumis sur France 2, et nous pouvions nous attendre à une attaque en règle contre le programme de La France insoumise. Et pourtant : « Vous avez un programme, je l’ai lu, je recommande à tout le monde de lire parce que c’est très bien fait, c’est bien écrit, c’est intéressant, souligne le président du Medef. Il y a des choses sur lesquelles je peux être d’accord. Par exemple, vous avez mentionné la francophonie. Je pense que c’est un vrai sujet. La mer, vous êtes le seul candidat à parler de la mer. Mais évidemment, il y a un point sur lequel on est en total désaccord : c’est ce que vous voulez faire pour les entreprises. Moi, je vous prend au sérieux. Je pense que vous êtes prêt à gouverner, sinon, ce n’est pas la peine qu’on débatte. »

Ce registre est inhabituel dans le cadre d’une joute politique entre deux adversaires aussi éloignées que ces deux hommes. A l’échelle de l’histoire en revanche, cela s’inscrit dans une longue tradition, qui remonte jusqu’au Sénat romain : celle qui consiste à flatter son adversaire au début d’un débat. Bien sûr, derrière, il y a une visée stratégique. L’objectif est de montrer aux auditeurs que l’on n’est pas dogmatique ou borné mais, au contraire, honnête et mesuré. De cette manière, quand les critiques arrivent, elles en paraissent d’autant plus sincères, et donc dangereuses. Et jeudi, les critiques ont bien fini par arriver.

« Quand vous allez être élu le 24 avril et que vous allez former votre gouvernement avec, j’imagine, des gens qui sont derrière, continue Geoffroy Roux de Bézieux.. Qu’est ce qui va se passer ? Les chefs d’entreprise vont faire comme un marin face à une tempête. Ils vont mettre le tourmentin, la petite voile de tempête. Ils vont fermer les écoutilles, puis vont attendre : ils vont arrêter d’embaucher, ils vont arrêter d’investir. Donc, cela ne va pas être le chaos. Et d’ailleurs, ça n’aura pas des effets immédiats. Parce qu’en économie, les effets, vous le savez je pense, ils sont longs… »

On retrouve le même principe que tout à l’heure : éviter de porter une attaque exagérée, afin qu’elle en paraisse d’autant plus justifiée. L’attaque qui vient n’en est pas moins virulente ! Elle prend la forme d’une métaphore filée : les chefs d’entreprise sont des capitaines et dans la tempête, ils vont protéger leur bateau, et attendre. Une manière de dire que si Jean-Luc Mélenchon était élu, il ferait simplement perdre cinq ans de croissance à la France.

Cet argument peut s’avérer efficace, précisément parce qu’il passe par une forme métaphorique. La force des métaphores, est qu’elles masquent les argumentations derrière des images, ce qui a pour effet de rendre évidentes des affirmations qui, par nature, sont discutables. Est-ce que l’élection de Jean-Luc Mélenchon aurait l’effet d’une « tempête » pour l’économie française ? Et est-ce que les entreprises cesseraient réellement d’investir ? Peut-être. Mais le principal intéressé nous explique, lui, le contraire.Quoi qu’on en pense sur le fond, il s’agit donc d’une question controversée. La force de la métaphore, c’est qu’elle la fait paraître déjà tranchée : c’est une forme subtile, mais efficace, de disqualification.

Est-ce à dire que Geoffroy Roux de Bézieux a remporté le débat ? L’affaire est plus compliquée que cela : d’une part, parce que Jean-Luc Mélenchon ne s’est pas privé de lui répondre. Mais surtout parce, que le revers de cette stratégie fondée en partie sur la flatterie, c’est qu’elle peut réellement conduire à renforcer l’image de l’adversaire. En reconnaissant au leader des Insoumis qu’il était « prêt à gouverner », on peut se demander si ce n’est pas, jeudi soir, ce qui s’est passé.

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