A L’Opéra De Toulouse Michel Fau Signe Un « Wozzeck » D’Alban Berg D’une Burlesque Noirceur

Un des opéras les plus sombres du répertoire… mise en scène par Michel Fau: cela intrigue forcément au-delà de tout. L’homme qui aime se travestir en Bette Davis ou en Carmen, qui redonne du lustre à des auteurs de boulevard oubliés, le voici qui se jette dans cette tragédie de fait-divers qu’est Wozzeck, ce drame sordide sombre et amer, avec deux prises de rôles à la clé, Stéphane Degout en Wozzeck, Sophie Koch en Marie, dans ce grand opéra de province qu’est le Capitole de Toulouse.

Michel Fau, l’inattendu de cet opéra si sombre

Et, disons-le d’emblée, c’est une réussite. Qui pourra surprendre ceux qui n’auraient de Michel Fau que l’image décrite ci-dessus, moins ceux qui connaissent son côté excessif, son amour aussi, sincère autant que connaisseur, de l’opéra même s’il se définit d’abord homme de théâtre. Et c’est d’ailleurs en réunissant théâtre et opéra -soit la pièce de Büchner (1837) qui inspire le livret de Berg (1925)- que Fau signe un Wozzeck qui nous marquera.

Wozzeck (Stéphane Degout) devant les squelettes et son fils (Dimitri Doré) C) Mirco Magliocca

Le projet est d’ailleurs le dernier d’une trilogie qu’il a montée à Toulouse, proposée par le directeur du Capitole, Christophe Ghristi, et qui comprenait aussi deux chefs-d’oeuvre de Richard Strauss, Ariane à Naxos et Elektra (1912 et 1909) soit, au moins dans le cas d’Elektra, un opéra qui, par sa démesure, appartient à l’expressionnisme, ce courant allemand qui traversa les arts et pas seulement la peinture. Sauf qu’ Elektra se confronte à la tragédie grecque, à l’histoire d’Electre qui veut tuer sa mère meurtrière de son père, au grandiose shakespearien, à l’excès des destins et des sentiments. Wozzeck, au contraire, toute petite histoire de jalousie sanglante, où un pauvre médiocre égorge, dans une crise mystique, sa compagne qui l’a trompé. Mais voilà: il y a la folie chez Wozzeck, les hallucinations…

Marie (Sophie Koch) flirte avec le major (Nikolai Schukoff) devant Wozzeck, l’enfant, le Compagnon (Guillaume Andrieux) et un ange C) Mirco Magliocca

Belle prise de rôle de Stéphane Degout, décors hallucinants

On comprendra mieux, par l’interview qu’il nous a accordée, ce qui a intéressé Fau dans Wozzeck. Et l’on comprendra aussi qu’un Stéphane Degout, sous sa direction, un Degout qui rêvait de ce rôle, y soit magnifique, voix puissante et sonore, qui a gagné dans les graves, un Degout qui, soldat des années 1830 en Allemagne, au pas de l’oie ou au garde-à-vous, ressemble à une marionnette vivante, avec les mêmes gestes saccadés. Il y a d’ailleurs, dans la rêverie noire de Fau, si bien aidé par les décors hallucinants d’Emmanuel Charles et par les costumes délicieusement détournés de David Belugou (avec de « vraies » lumières expressionnistes de Joël Fabing, qui virent au violet, au vert cru ou au rose vernis à ongles), cette dimension, chez tous les personnages, d’automate, peut-être inspirée de la poupée mécanique des Contes d’Hoffmann d’Offenbach (que Fau a incarnée dans un récent court-métrage): ainsi Marie et son amie Margret dans leurs robes folkloriques vert et rouge, ou le capitaine à la voix de fausset (Wolfgang Ablinger-Speracke, très bien), blond et bouclé, une sorte de baron Münchhausen proche aussi des personnages de manège.

Woyzeck, oeuvre posthume (1837) de l’écrivain-météore Georg Büchner s’inspirant d’un fait-divers qui eut lieu dix ans plus tôt: un soldat faible d’esprit et souffre-douleur de sa garnison finit par tuer sa compagne qui l’a trompé avec un sergent-major. L’oeuvre (de Berg) s’achève sur la silhouette de ce fils qu’ils ont eu hors mariage et qui sera à jamais le fils d’un assassin.

Wozzeck (Stéphane Degout) et le médecin (Falk Struckmann) C) Mirco Magliocca

Des images très fortes venues aussi du texte étrange de Büchner

Décor de chambre. Un lit pauvre et blanc, un garçon en chemise de nuit, des murs de travers, ouvrant sur un espace qui est une sorte de mer imaginaire et dangereuse, ou l’inconscient. L’enfant, si petit dans l’opéra, est joué ici par un comédien d’une vingtaine d’années au visage lisse, Dimitri Doré (très applaudi dans son rôle de muet), confronté à ses angoisses dont son père, Wozzeck, fait peut-être partie. Fau s’appuie en permanence sur le texte de Büchner, sur les étrangetés de ce texte  dont on pourrait gommer le sens mais justement: quand on le lit (comme chez un Kleist, un Grabbe, ces auteurs allemands du romantisme) des choses surgissent d’une langue poétique qu’on pourrait comparer à l’inattendu d’un Musset (Dame Pluche batifolait dans la luzerne) et c’est cela que Fau met en images avec une intelligence confondante: ainsi, première stupeur, au bout de cinq minutes une sorte de forme monstrueuse semble grossir et gonfler derrière le lit de l’enfant épouvanté et devient… un immense lièvre noir qui prend une partie de l’espace. Or voici Andres, le compagnon-chasseur de Wozzeck, qui chante une comptine sur des lièvres pendant que Wozzeck sent un feu monter de la terre…

Wozzeck, l’Enfant (Dimitri Doré), le lièvre et Andres (Thomas Bettinger) C) Mirco Magliocca

La course de l’homme-rasoir

Folie de Wozzeck mais sur un fond de société folle. On n’en finirait pas de citer les multiples images frappantes que Fau et son équipe inventent, cette lune rouge (Comme la lune se lève rouge murmure Marie avant d’être tuée) aux allures de ballon de foire, ces képis alignées en devant de scène telles des têtes coupées pendant que les soldats de la garnison dorment les uns en tas sur les autres. La vision terrible de la femme desséchée (Une femme morte en 4 semaines. Cancer uteri) que l’enfant découvre dans son lit avant que le docteur ne vienne l’autopsier (Où allez-vous si vite, honorable seigneur Clou-de-Cercueil? dit le capitaine au docteur et, voyant Wozzeck entrer en courant lui aussi: Il court comme un vrai rasoir ouvert sur le monde -car Wozzeck fait office de barbier- et on se couperait à le toucher), cette femme que le docteur va autopsier et qui, évidemment, terrorise l’enfant.

Un texte inachevé, plein d’énigmes

Comme le terrorisent le lézard aux allures de poisson qui court sur le mur, l’inquiétant Tzigane surgi de la mer (de l’inconscient?)  et qui se révèlera plus tard un compagnon du Devoir. Fau attrape ces images dont Büchner a truffées son texte -un texte inachevé, le typhus ayant tué le poète de 23 ans, réduit à des abréviations souvent dialectales, hessois, alsacien, dont l’éditeur Karl Emil Franzos réussira à faire une oeuvre à peu près cohérente seulement 40 ans après- et il les amplifie, les magnifie, en leur donnant ce sens de cauchemar que la musique grinçante de Berg renforce encore. Admirable aussi, cette main rouge de sang, comme celle de Lady Macbeth, qui s’enfonce dans l’eau d’un étang -Wozzeck, totalement gagné par la folie, s’y noie après son meurtre, dans la lâche indifférence du capitaine et du docteur: ça gémit… comme si un homme mourait. Quelqu’un se noie – Etrange, la lune rouge et les brouillards gris. Entendez-vous? De nouveau les gémissements – Moins fort, maintenant tout à fait tranquille – Venez, venez vite (Ils s’enfuient)

La lecture de Marie (Sophie Koch) à son fils (Dimitri Doré) C) Mirco Magliocca

Wozzeck, oeuvre révolutionnaire?

Falk Struckmann dévoile un timbre un peu sourd en docteur. Nikolai Schukoff est très bien en Tambour-Major hâbleur et Thomas Bettinger est un Andres de belle allure. Un peu en retrait les deux compagnons. Sophie Koch, vibrato vite contrôlé, presque méconnaissable, est une Marie insouciante, qui suit sa route de liberté, et la voix, malgré quelques aigus criés, se prête à cet art du parler-chanter (Sprechgesang) qui exige un beau talent de comédienne. Leo Hussain, le chef, choisit de mettre en avant les mélanges de timbres, l’acidité de l’écriture, renforçant le côté révolutionnaire de Wozzeck (dont Berg se défendait), et y mettant une énergie où le suivent les musiciens du Capitole. On aimerait peut-être parfois des moments plus souples, plus sereins, comme dans ces danses trébuchantes (rythmes de valse) où surgit l’accordéon, vrai instrument de l’expressionnisme.

L’enfant-orphelin sur son grand cheval de bois

Wozzeck ne s’achève pas sur la mort de son « héros » mais sur une scène étrange où celui qui est présenté dans l’intitulé des personnages comme l’enfant de Marie, quoiqu’il soit aussi celui de Wozzeck, est confronté à d’autres enfants blonds (aux yeux cernés de noir), sortis d’un film de Tim Burton ou tels ces petits extra-terrestres du film britannique des années 60, Le village des damnés. Les enfants chantent une ronde puis s’adressent au fils de Marie: Toi, ta mère, elle est morte. Indifférence de l’enfant. Elle est là-bas, étendue sur le chemin, près de l’étang. L’enfant fait du cheval sur un bâton: Hop, hop, hop, hop. Cela, c’est le texte de Büchner et les didascalies de Berg.

Le meurtre sous la lune rouge: Wozzeck (Stéphane Degout) et Marie (Sophie Koch) C) Mirco Magliocca

Chez Michel Fau l’enfant, apeuré et déjà dans sa propre vie, est sur un grand cheval de bois, à la fois de manège et pareil à ceux qui supportent, sur les statues équestres, des petits rois. L’indifférence est peut-être feinte. Comme si le rejeton d’un père fou et d’une mère de petite vertu ne pouvait trouver sa voie qu’en les tuant. Incarnations des squelettes qui hantaient aussi ses cauchemars. Comme le lui disait (peu avant sa mort) Marie repentante en lisant la Bible: Il y avait une fois un pauvre enfant et il n’avait pas de père et pas de mère. Une autre relecture de Wozzeck, par un fils victime et libéré, à quel prix!

Wozzeck d’Alban Berg, mise en scène de Michel Fau, direction musicale de Leo Hussain. Théâtre du Capitole, Toulouse, depuis le 19 novembre. Prochaines représentations les 23 et 25 novembre à 20 heures. 

 

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