Rencontre avec Joachim Lafosse, réalisateur du bouleversant Les Intranquilles

Après une sélection officielle au dernier Festival de Cannes, Les Intranquilles de Joachim Lafosse a fait l’ouverture du 36e Festival du film francophone de Namur. Le film sort sur nos écrans le 6 octobre. Rencontre avec le réalisateur de Nue-Propriété.

Qu’avez-vous ressenti à l’issue de la projection de votre film au gala d’ouverture de Namur ?

De la fierté mais surtout je suis heureux. Je suis heureux de la manière dont le film s’est tourné, heureux d’avoir eu des acteurs formidables, heureux d’avoir été en compétition officielle à Cannes, d’avoir travaillé avec des producteurs brillants, du résultat du film parce qu’il bouleverse le spectateur.

Les Intranquilles n’est pas seulement un film sur la bipolarité mais plutôt sur l’engagement du couple face à la maladie, comment gérer cette situation. Au vu de ce que vous avez déjà déclaré (son papa étant maniaco-dépressif, NDLR) peut-on dire que Les Intranquilles possède une part autobiographique ?

Je préfère dire que c’est une part de mon enfance parce que dire que c’est mon papa, ce n’est pas tout à fait exact. Mon papa, c’est bien plus vaste. Mes parents sont très généreux parce que ce n’est pas mon premier film que je nourris de mon histoire familiale, ils n’ont jamais refusé cela, ne m’ont jamais reproché cela, raison pour laquelle j’insiste sur les mots. En revanche, ils m’ont toujours dit : « par contre, tu ne peux pas dire que c’est la vérité, c’est ton regard sur les choses. Tu as le droit de dire, de raconter mais ce n’est pas la vie de mon père. »

Le cœur de ce que je cherche c’est plutôt la façon dont on peut vivre ensemble en gardant une singularité

 

La plupart de vos films traitent des problèmes qu’un couple peut rencontrer. Est-ce quelque chose qui vous fait peur, qui vous inquiète ?

Non. Je pense que le cœur de ce que je cherche c’est plutôt la façon dont on peut vivre ensemble en gardant une singularité, c’est-à-dire comment faire pour que la famille, le couple, la fraternité soit plutôt un facteur de singularité plutôt qu’un étouffoir de singularité.

Quelle a été votre méthode d’écriture, vous écrivez à plusieurs ?

Oui absolument, c’est-à-dire qu’au départ, il y a trois points de vue. Celle de Leïla, de Damien et d’Amine. Et ce n’est pas encore la bonne version. C’est au bout, après avoir fait une version pour chacun que j’arrive à une version qui prend soin de chacun. Tout cela prend du temps.

À quel moment les acteurs sont-ils intervenus dans l’écriture ?

Ils sont intervenus très rapidement, dès que je les ai choisis. Ce sont des lectures hebdomadaires, puis les répétitions où l’on voit les dialogues, on les adapte. Mais en effet, je n’étais pas certain de la fin du film. Mais quand j’ai vu les acteurs en répétition, je leur ai dit qu’eux aussi ils devaient me proposer une fin parce que j’avais l’impression qu’ils allaient être pertinents. Cela s’est révélé juste grâce à la sincérité que Damien a à la fin du film. Je n’aurais pas pu trouver meilleure fin.

Est-ce parce que Damien Bonnard est passé par les beaux-arts que vous l’avez choisi pour ce rôle ?

Non. C’est Damien qui m’a encouragé à faire de son personnage un peintre parce qu’au départ, mon personnage était un photographe. Il y a aussi une sorte de loyauté vis-à-vis de Gérard Garouste, qui a écrit L’intranquille, un peintre français célèbre qui a été diagnostiqué bipolaire, j’hésitais à aller vers un peintre et c’est donc Damien qui m’y a encouragé. Du coup, cela m’a permis de travailler avec Piet Raemdonck, ce peintre anversois que j’admire beaucoup et de qui on voit les toiles dans le film.

On ressent une véritable complicité entre Leïla Bekthi et Damien Bonnard. Comment les avez-vous dirigés pour obtenir ce formidable jeu et d’autre part, étaient-ils déjà dans votre tête lorsque vous avez écrit le scénario ?

Non, ils n’étaient pas les premiers sur la liste. Malheureusement, il m’arrive parfois en cours d’écriture de dire oui à un acteur puis en fin de compte me rendre compte que ce ne sera pas bien. Je crois que pour vivre une rencontre amoureuse, il faut de l’engagement. Eh bien, la direction d’acteurs, c’est la même chose. Si j’ai choisi Leïla et Damien, c’est parce que je percevais bien la façon dont ils étaient investis. Et juste après la lecture, Damien me dit « je vais rencontrer des psychiatres pour mieux comprendre les choses, je vais aller faire de la boxe pour ressortir une violence qui n’est pas en moi, je vais aller travailler avec Piet ». Là, je me dis qu’avec lui, ça va aller.

Le Luxembourg est une vraie terre de cinéma

 

On parle beaucoup de Leïla et Damien mais il y a aussi Gabriel Merz Chammah le petit Amine. Comment lui avez-vous expliqué son personnage ?

Il a lu l’histoire avec sa maman qui lui a tout expliqué. J’ai répondu à ses questions mais je ne dirige pas les enfants, je n’aime pas ça. Je veille à ce qu’il reste naturel mais c’est un enfant. Je donne alors aux acteurs des consignes pour qu’ils emmènent avec eux Gabriel, ce qui crée une plus grande intimité entre eux, ce dont évidemment je profite parce que cela se sent à l’écran. C’est grâce à Leïla que j’ai pu filmer cette affection qu’il y a entre eux parce qu’elle s’est beaucoup occupée de Gabriel.

Comment s’est passé le tournage au Luxembourg ?

J’adore tourner au Luxembourg, c’est en plus un très beau pays. C’est le troisième film que je réalise au Luxembourg parce que je trouve que les techniciens sont formidables avec beaucoup d’expérience, l’accueil en tant que cinéaste est excellent. Le Luxembourg est une vraie terre de cinéma ; d’ailleurs j’y retourne pour mon prochain film. J’ai hâte d’y retourner et ce n’est pas de la drague, c’est sincère.

Est-ce que Les Intranquilles est votre film le plus personnel ?

Non. Élève libre m’est tout aussi personnel.

Propos recueillis par Thibaut Demeyer, à Namur

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