Marine Le Pen : la rhétorique de l’incantation

Marine Le Pen était dimanche 10 octobre l’invitée de BFM Politique. Actuellement en difficulté face à la progression d’Éric Zemmour, la candidate du RN a recours à la méthode Coué. En rhétorique, on aurait plutôt tendance à parler d’incantation, mais cela revient exactement au même.

Le problème, ce sont bien sûr les sondages, qui placent désormais régulièrement Éric Zemmour devant elle, qualifié pour le second tour. Alors, sur le fond, il y aurait beaucoup à dire sur la pertinence des intentions de vote à six mois du scrutin – mais ce n’est pas le lieu pour en débattre. En revanche, Marine Le Pen, elle, ne s’en est pas privée : « À six mois, on sait très bien qu’on ne peut pas mesurer, en réalité, l’avis des Français. Le sondage dont vous parlez a été commandé par l’un de vos concurrents. Votre propre sondage, vous ne le commentez plus. C’est celui qui me donne au second tour, en l’occurrence, et qui a été publié le même jour, mais je ne sais pas, personne n’en parle, bon bref… »

« À six mois, on sait très bien qu’on ne peut pas mesurer l’avis des Français » : voilà ce que dit Marine Le Pen pour nuancer les intentions de vote en faveur d’Éric Zemmour… Avant de s’étonner qu’on ne mentionne pas les sondages qui la placent, elle, en seconde position et qui, eux, semblent soudain dignes d’intérêt ! Elle parvient donc à se contredire littéralement au sein de la même phrase.

C’est là que l’incantation entre en jeu dans la rhétorique de la candidate du RN. « Je comprends que les sondages tâtonnent : un coup on ne tient pas compte de l’abstention, un coup on en tient trop compte… Quoi qu’il en soit, je pense très sérieusement que je serai au second tour de cette élection présidentielle. » Ici, Marine Le Pen n’apporte aucun argument de fond. Elle se contente de décrire la réalité telle qu’elle voudrait qu’elle soit, dans l’espoir qu’elle le devienne effectivement. C’est la définition même de la rhétorique de l’incantation, qui consiste à affirmer brutalement ce que l’on n’est pas en mesure de démontrer.

Cela peut fonctionner si on s’y prend avec subtilité. Ici, dans un premier temps, l’affirmation de Marine Le Pen reste très modalisée, c’est-à-dire très prudente. « Je pense », donc elle n’en est pas sûre, « très sérieusement », si elle a besoin de le préciser c’est que cela ne va pas de soi, « que je serai au second tour », cela reste pour l’instant raisonnablement ambitieux. Mais comme toute bonne incantation, pour qu’elle fonctionne, il faut la répéter. C’est ce que va faire Marine Le Pen, en introduisant, cette fois, une petite variation. Dans sa troisième répétition, elle se fait plus affirmative : « Je crois même que je vais gagner cette élection présidentielle. » Les marqueurs du doute ont largement disparu, et l’ambition vient de monter d’un cran… Et ce n’est pas fini.

« L’objectif est de battre Emmanuel Macron. Et je suis la mieux placée pour battre Emmanuel Macron au second tour » : utilisation du présent de l’indicatif, l’incantation arrive à son terme, on n’a plus aucun marqueur de prudence. Et cela va même encore plus loin : « L’essence, le gaz et l’électricité doivent être taxés comme des biens de première nécessité, à 5,5% de TVA au lieu de 20%. Je dis aux Français qui nous écoutent : À chaque fois que vous ferez un plein, vous penserez à moi, et vous vous direz qu’avec Marine Le Pen présidente de la République mon plein me coûtera 8€ de moins. »

« À chaque fois que vous ferez un plein, vous penserez à moi », futur simple, « et vous vous direz qu’avec Marine Le Pen présidente de la République », assertion, « mon plein me coûtera 8€ de moins », futur simple. Nous percevons ici toute la force de la rhétorique de l’incantation. À force de répétitions, en supprimant progressivement les marqueurs du doute, Marine Le Pen parvient à asséner comme une évidence une éventualité qui est très incertaine, voire très improbable.

Bonne question, à laquelle il est impossible de répondre. Il est tout à fait envisageable que Marine Le Pen ait totalement intégré l’utilisation de ce type d’outils, et qu’elle les mobilise sans y penser. En revanche, qu’elle soit volontaire ou non, ce qui est sûr, c’est que ce type de rhétorique produit des effets sur nous – précisément parce qu’on ne la voit pas passer. Progressivement, inconsciemment, elle installe l’idée d’une victoire inéluctable qui, pour les auditeurs et les auditrices, devient de plus en plus familière, donc de plus en plus probable… Jusqu’à pouvoir, éventuellement, devenir une prophétie autoréalisatrice.

Prenons garde à ce phénomène, donc, et gardons à l’esprit que ce n’est pas parce qu’un orateur ou une oratrice affirme quelque chose avec beaucoup de conviction que nous devons, nécessairement, nous en laisser convaincre.

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