L’ »Oedipe » D’Enesco Renaît à L’Opéra-Bastille Dans Une Belle Mise En Scène De Wajdi Mouawad Et Avec Une Distribution De Haut Niveau

C’est le premier examen de passage d’Alexandre Neef, le directeur de l’Opéra de Paris. La barre était placée haut: l’opéra de Georges Enesco, Oedipe, créé en 1936 et oublié depuis de l’établissement qui l’a vu naître. Une mise scène intelligente, un magnifique chef galvanisant l’orchestre, une belle distribution au service d’une oeuvre exigeante et de grande qualité. Presque un sans faute… car il y a toujours des presque!

Le maître de Yehudi Menuhin

Dans l’enregistrement -unique à notre connaissance et qui fit date- de 1990 de cet Oedipe, Yehudi Menuhin rend un émouvant hommage à celui dont la réputation de violoniste était alors immense: Pendant tout le temps passé auprès de… mon cher maître bien-aimé, jamais la partition de son monumental opéra, Oedipe, ne le quitta. Jour et nuit, au lieu de dormir après ou entre deux concerts, il travaillait à cette oeuvre considérable dont on peut véritablement dire…: « C’est ici que se trouve l’âme de Georges Enesco ». Le rôle d’Oedipe était tenu par José Van Dam, il y avait aussi Gabriel Bacquier, Nicolaï Gedda, Brigitte Fassbänder ou Barbara Hendricks dans le rôle d’Antigone. Cela n’attira pas davantage la curiosité des directeurs de salle. Les Toulousains du Capitole montèrent Oedipe en 2008…

Oedipe (Christopher Maltman) face à Créon (Brian Mulligan) C) Elisa Haberer, OnP

Un Roumain écrivant un opéra français situé en Grèce antique

Harry Halbreich, le fameux musicologue, donne une explication à cet oubli: la réputation de virtuose d’Enesco, à l’instar de celle de Liszt, a occulté celle du compositeur. C’est peut-être vrai. Vrai aussi qu’Oedipe demande une distribution importante, des choeurs affûtés, un orchestre où le pupitre des vents n’est pas ménagé (saxophone compris), une ampleur et un souffle. Et puis, dans un pays qui adore enfermer chacun dans sa petite case, qu’est-ce donc que ce Roumain qui vient écrire un opéra français (livret d’Edmond Fleg, écrivain et philosophe un peu oublié, dont la judaïté, dans ces années d’avant l’Occupation, n’a pas dû aider non plus à maintenir Oedipe au répertoire) sur un sujet de la Grèce antique? Une oeuvre où l’on sent les ombres de Ravel et Fauré mais de tellement d’autres… Ne serait-il pas mieux à poursuivre dans la veine « folklorique » de sa 3e sonate pour violon et piano ou de ses Rhapsodies roumaines (d’ailleurs fort belles)?

Laïos (Yann Beuron), Jocaste (E. Gubanova) et bébé Oedipe C) Elisa Haberer, Opéra de Paris

Le meilleur des courants du XXe siècle

On laissera ces questions sans réponse. D’autant qu’on est soi-même fort perplexe -une perplexité heureuse!- à l’écoute de cet Oedipe qui ne ressemble à rien sinon à lui-même, qui, constamment, nous fait dire, que Ravel (tout le début dans une atmosphère à la Daphnis et Chloé) ou Fauré et puis Stravinsky et puis Bartok et puis… mais non voilà que c’est autre chose, et il y a du parler-chanter (Sprechgesang), en particulier chez Oedipe lui-même, et ce saxophone qui tire un instant vers le jazz ou ce choeur (des vieillards athéniens) si proche de ceux des églises orthodoxes… Etrange et prenante partition qui réunit tout ce que ces 36 premières années du XXe siècle (et quelques-unes de la fin du XIXe) avaient donné de meilleur mais digéré, assimilé, intégré, au service d’un projet qui avance avec la force d’une flèche -Enesco ne se laissant pas distraire par autre chose que ce qui conduit le destin de son héros tragique -jusqu’à la fin, cette fin mystérieuse, humaniste, qui nous surprend car nous en étions restés, nous, à l’Ulysse errant, aveugle, vieillard perdu.

Oedipe (C. Maltman) et Mérope, sa mère adoptive (Anne Sofie von Otter) C) Elisa Haberer, OnP

Oedipe ou l’Homme révolté

La naissance d’Ulysse, le meurtre de son père, l’énigme résolue face au Sphinx, les enfants qu’il eut de sa mère, les yeux crevés, l’exil, l’errance. C’est Oedipe roi. Enesco (et Fleg) suit Sophocle. Ils le condensent enfin avec la mort d’Oedipe, dont Sophocle fit Oedipe à Colone, où Oedipe devient une sorte de prophète, annonçant le malheur sur Thèbes et sur ses propres descendants, attirant la paix que lui a promise Apollon sur le destin de Thésée, roi d’Athènes, et sur sa ville. Apollon, le dieu qui jeta le malheur sur Oedipe et qui finit par lui pardonner. Enesco et son librettiste font alors d’Oedipe (ce n’était pas le cas de Sophocle) un être qui se révolte, qui répète dans la fort belle scène finale: Je n’ai rien fait… Je suis innocent, innocent, innocent. C’est L’homme révolté de Camus appliqué à un temps où les dieux et la fatalité dictaient le sort des êtres. La flamme qui fait de l’homme un dieu, dit quelqu’un quelque part.

Un imaginaire étrange et élégant

Bien sûr on eût préféré au texte de Fleg, qui sent son époque dans son livret versifié (Qu’il foule dans la joie les pâles asphodèles!) malgré quelques belles formules (Ce sont mes yeux qui coulent sur mes joues, dit Oedipe aveuglé), un livret de Sophocle lui-même! Wajdi Mouawad, qui est encore un « jeune » metteur en scène d’opéra, connaît, lui, son Sophocle par coeur, qu’il a monté souvent au théâtre. Il réussit à trouver, avec élégance, une sorte d’univers étrange aussi, à la fois venu de la Grèce lontaine et d’une imagination bizarre qui irait des  orientalismes « kitch » du XIXe siècle au Valérian de Luc Besson. Il s’appuie pour cela sur la scénographie d’Emmanuel Clolus, grands panneaux occupant le plateau comme des sombres dolmens, source mystique où Oedipe ira chercher la mort, statues d’argent dans le style d’un Arno Brecker (le sculpteur nazi) décharné… Il s’appuie aussi sur de superbes costumes  -d’Emmanuelle Thomas- dans ce même esprit de légende si personnel, avec ces coiffures de fleurs environnées de feuillages, mais pas pour tous, et des tenues (chez Jocaste) dans des tons de crème et de pourpre imitées des plus anciennes statues de la Crète; seul Oedipe, au moins jusqu’à son exil, est habillé de manière contemporaine, comme un guerrier des années 30 -l’époque des dictatures…

Le devin Tirésias (Clive Bayley) C) Elisa Haberer, Opéra de Paris

Une distribution belle et homogène

Mouawad, et c’est Sophocle qui le lui souffle, mais bravo! n’oublie cependant jamais la présence du peuple -le choeur de la tragédie grecque, qui commente et réagit- même quand Enesco ne l’a pas indiqué. La tragédie d’Oedipe est une tragédie de témoins et d’aèdes. On sera plus réservé sur la naissance d’Oedipe -un peu longuette (mais c’est la faute d’Enesco!) et aussi décorative que statique- comme sur cette fin où Oedipe semble marcher sur les eaux, devenir le gourou des temps futurs, ce qui n’est pas exactement l’esprit du livret, bien plus réservé, plus en demi-teinte. Détails…

D’une distribution sans maillon faible on retiendra le magnifique Tirésias imprécateur (celui qui va révéler le secret d’Oedipe) de Clive Bayley -pour ses débuts à Paris le baryton britannique impose sa grande voix et sa diction parfaite. Aussi, le beau veilleur de Nicolas Cavallier et un Laurent Naouri toujours impeccable en Grand-Prêtre -à lui la palme du costume le plus bizarre avec cette coiffe en forme de tube, presque égyptienne. Le Laïos de Yann Beuron est plus discret, et le Créon de Brian Mulligan manque de noirceur et de présence. Du côté des femmes, Ekaterina Gubanova réussit le désespoir de Jocaste au moment de la révélation de l’inceste, Anna-Sophie Neher est une Antigone un peu fragile, et Clémentine Margaine est impressionnante dans le rôle de la Sphinge (dans cette version, comme dans le tableau d’Ingres, le Sphinx est une femme). Enfin, dans le court rôle de Mérope, la mère adoptive de Thésée, on est si heureux de trouver Anne Sofie von Otter, voix intacte, ravissante, pas d’une grande ampleur mais très bien projetée -une Mérope de luxe.

Thésée, roi de Colone et d’Athènes (Adrian Timpau) C) Elisa Haberer, OnP
17 septembre 2021

Le triomphe de Christopher Maltman, auprès du chef, Ingo Metzmacher

Reste le grand triomphateur, Christopher Maltman, Oedipe magnifique qui, après le chant hiératique -et superbe de tenue, de souffle, de phrasé, de diction française- du guerrier royal devient bouleversant (la colère brutalement résolue en désespoir) dans la révélation du secret; et encore plus admirable dans l’exil, surtout dans cette scène capitale, qu’on a déjà évoquée, où Oedipe clame, avec une sincérité si juste mais désarmante, qu’il n’est coupable de rien. Maltman sera acclamé, comme le chef Ingo Metzmacher: celui-ci sait mettre en relief la beauté des alliances de timbres, la douceur de cette musique qui fait place, en des scènes précises, à une écrasante violence, ménagée par Metzmacher et ses musiciens de manière remarquable. Beau travail des choeurs, qui ont une partition énorme à défendre et qui le font, sous la houlette de la nouvelle cheffe de choeurs Ching-Lien Wu avec un enthousiasme qui fait plaisir, et selon des déplacements impeccables qui participent de la fluidité de la mise en scène.

Oedipe de Georges Enesco. Mise en scène de Wajdi Mouawad. Soli, choeur et orchestre de l’Opéra, direction Ingo Metzmacher. Opéra-Bastille, Paris. Prochaines représentations les 5, 8, 11 et 14 octobre.

 

 

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