« Je crois beaucoup à la densification du périurbain, à sa réorganisation en archipel, ça permet une densification du lien social », Jean Viard

Le logement, l’habitat, c’est une question centrale sur laquelle travaille le sociologue Jean Viard, invité de franceinfo tous les weekends. Dans son rapport élaboré après la consultation de 4 000 citoyens et de nombreux experts, une sorte de grand débat, la ministre du Logement, Emmanuelle d’Argon, met un peu les pieds dans le plat. Elle commence par expliquer que le rêve de pavillons avec jardin, auquel une grande majorité de Français aspirent, n’est pas compatible avec les enjeux environnementaux. Il faut proposer un autre idéal.

franceinfo : Jean Viard, est-ce que ce rêve de pavillons avec jardin s’évapore ? Qu’est-ce qui peut le remplacer ?

Jean Viard : Je pense que ce rêve ne s’évapore pas et qu’il ne s’évaporera pas. Depuis la guerre, on pousse à l’habitat en hauteur et à la densité urbaine parce que c’est plus rationnel, y compris parce qu’on peut industrialiser le bâtiment et parce qu’on se dit qu’il y a moins de déplacements, de voitures, etc. Ça se comprend très bien, mais n’empêche qu’on a construit 16 millions de maison avec jardin pour 12 millions d’appartements, et que 63% des Français ont un jardin, et que sur les 12 millions d’appartements, il y en a presque la moitié qui ont accès en fait à une deuxième maison. Parce que la résidence secondaire, c’est souvent familial. Ça ne sert pas qu’à un couple.

Donc il y a deux modèles, et il y a au milieu, entre les deux, six ou sept millions de gens qui n’ont qu’un appartement en ville. Souvent, évidemment, dans les quartiers populaires, ça me semble le premier élément. L’idée, c’est de voir la nature. On en a encore plus besoin après la pandémie ou de voir du patrimoine. Il y a des villes comme Rennes qui ont fait un boulot fantastique de « ville archipel » en montant tous les logements autour des fermes, pour que tout le monde voit soit une exploitation agricole, soit une forêt, soit une partie du patrimoine urbain.

Mais fondamentalement, la grande question, c’est la densification de ce qu’on a construit depuis la guerre autour de Paris, et autour de Marseille. Parce que les Bouches-du-Rhône et l’Ile de France sont les deux grands territoires en crise. C’est là où il y a une crise du logement. C’est là où il y a des affrontements entre des communes riches qui ne veulent pas construire et des communes plus pauvres. C’est vraiment là où il y a une crise. Il ne faut pas dire c’est partout. C’est surtout là. 

Un rapport d’architecte cité par nos confrères du journal Le Monde précise qu’aujourd’hui encore, les nouveaux appartements sont trop petits, trop bas de plafond, et ils n’ont qu’une seule orientation d’ailleurs, ce qui empêche de faire des courants d’air quand il fait chaud. On en revient à cette question de l’habitat en hauteur, d’accord, mais avec beaucoup plus de confort ? 

Oui, et puis c’est complètement scandaleux qu’on ait fait des logements si petits grâce à des défiscalisations, etc. Et l’idée de faire des courants d’air pour ne pas allumer la clim ou ne pas la mettre, ça devrait sembler totalement évident. C’est très bien la spéculation mais je connais ces chiffres, j’ai vu le rapport qui a été fait par ces architectes et je suis assez scandalisé qu’il n’ait pas été fait avant. On est pris dans un monde de normes, absolument toute la journée, et on construit des appartements qui sont trop bas de plafond, et trop petits. Excusez-moi, mais bon, si on évolue là-dessus, c’est très bien. 

Mais ce n’est pas construire des immeubles dans le périurbain, c’est multiplier les maisons. En gros, au début, les lotissements, c’étaient des terrains de 2 500 mètres carrés. Maintenant, on fait des lotissements avec des terrains de 300 mètres carrés, et 300 mètres carrés, en réalité, ça vous suffit, ça vous permet de sortir dehors, même d’avoir une petite piscine, etc. D’être protégé par la végétation, d’avoir la vue, d’avoir le soleil. Moi, je crois beaucoup à la densification du périurbain, à sa réorganisation en archipel, entre la forêt, les fermes et le patrimoine. Ça permet une densification du lien social, donc ça a énormément d’avantages. 

Autre point dans ce rapport, l’influence du télétravail, bien sûr, qui s’est accélérée ces derniers mois. L’influence du télétravail sur l’habitat de demain. Et pour la ministre du Logement, le télétravail, ce n’est pas le télétravail depuis chez soi, mais plutôt en bas de chez soi, dans des lieux ouverts exprès où il est agréable de se poser pour travailler : des tiers lieux…

Elle a tout à fait raison. Il y a déjà deux télétravail : le télétravail de souplesse, disons au lieu de rentrer le dimanche soir, je rentre le lundi ou une fois, je reste deux jours de plus. Bon, ça, ça se fera à la maison, mais ça, c’est un télétravail de complément du travail principal. Et puis, il y a le télétravail vraiment structurant, où on travaille deux ou trois jours par semaine chez soi. Et à ce moment là, le lieu central, c’est le tiers-lieu. Il manque 10 000 tiers-lieux en France.

Un tiers-lieu, c’est quoi ? C’est au fond une entreprise, un bâtiment où vous arrivez avec votre ordinateur, on peut manger. Il peut y avoir une connexion de maisons des services publics, et donc les gens peuvent venir faire leurs impôts, il peut y avoir un fonctionnaire qui fait que pour les personnes âgées et les gens qui ne savent pas se servir du numérique, ce soit un terminal.

Mais au fond, je dis c’est la nouvelle maison du peuple numérique. Il faut la penser comme ça. Et à ce moment-là, vous appartenez à deux collectifs de travail : celui de votre entreprise, où il faut aller au moins une fois par semaine ou autre, et de l’autre côté, vous avez ce lieu, mais c’est les mêmes gens que vous voyez au marché, les mêmes gens que vous croisez à la sortie du collège. Donc, ça densifie le lien social, c’est absolument essentiel pour la paix de la société, pour le bonheur des acteurs, des habitants.

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