« J’arrive d’un endroit où on pensait que la limite du monde, c’était le trottoir d’en face »

Rappeur, producteur et acteur, la carrière musicale de Joey Starr a démarré en duo avec Kool Shen et le groupe NTM, pilier du hip-hop français, dans les années 1990. Depuis 2008, il se consacre essentiellement au cinéma et ça lui va bien avec des rôles puissants et remarqués, qui lui valent plusieurs nominations aux César. On pense notamment à Polisse et au Bal des actrices de Maïwenn. Aujourd’hui, il publie un livre : Le petit Didier, éditions Robert Laffont. Un éclairage sur son enfance. Élevé à la dure, ses yeux tournés vers le ciel et la cité, depuis la fenêtre de l’appartement dans lequel il vit avec son père.

Elodie Suigo : Sur la couverture du livre, on voit une photo qui est incroyable. Vous ne souriez pas, mais votre regard semble être tourné vers l’avenir.

Joey Starr : Disons que j’ai toujours fait des réserves de bonnes choses pour pouvoir me motiver par la suite. C’est ce que j’en déduis en regardant mon parcours.

C’était important pour vous de croiser toutes ces personnes de cultures différentes, qui vous ont finalement aussi construit ? 

Effectivement, c’était une époque où dans les HLM, il y avait plein de communautés, et pas une seule communauté. À Saint-Denis, où j’habitais, c’était complètement cosmopolite. Pour reprendre la fameuse phrase de tonton Chirac, oui, il y avait le bruit et les odeurs, mais c’était ça, le bonheur.

« Ma vie est construite par les rencontres. »

Le bonheur, c’était aussi l’école. On ne vous a pas forcément connu enfant, et inévitablement, au regard de vos chansons avec NTM, on imagine que vous étiez peut-être très dur et pas du tout. Enfant, vous étiez très docile.

Oui, je subissais beaucoup. L’ennui, le fait que mon père veuille que je sois plus acclimaté que les autres et tout un tas de choses. Son ego aussi, il fallait que son fils soit exactement comme lui ou devienne comme lui, et ainsi de suite. Alors qu’à l’arrivée, ça donne ça !

Il y a plusieurs choses à l’école. L’écriture et la récitation. Tout de suite, vous comprenez que cette dernière est faite pour vous.

Parce que j’aime ça. Je pense que sans forcément toujours les utiliser à bon escient, les mots me faisaient beaucoup voyager. À chaque fois que j’avais ces mots ou ce pouvoir d’avoir un truc comme ça, ça devenait un exutoire.

Et les mathématiques que vous apprenez malheureusement avec les coups de ceinture.

Encore aujourd’hui, j’ai envie de me mettre en boule par terre quand on me parle de chiffres. Oui, ça ne m’a pas aidé pour les chiffres.

Ce qui est fou, ce n’est pas tant, finalement, la dureté de votre père que vous mettez en exergue dans cet ouvrage, c’est plutôt son indifférence. 

Avec le recul, je considère que c’est plus que de l’indifférence. J’appelle ça de la désertion. C’est-à-dire que tu es là pour la réprimande, mais pour le reste… C’était un amour très malsain.

« L’amour, en face, est fait pour nous rendre fort et ce n’est pas du tout comme ça que ça s’est passé avec mon père. »

Est-ce que vous avez réussi à en parler avec lui plus tard ?

Non. Pas du tout. La fois où j’ai fait un premier disque, il me l’a presque jeté à la gueule : « Oui Nique Ta Mère, c’est n’importe quoi. Je ne comprends pas que Denisot ne t’ait pas mis une gifle dans la gueule. » Forcément, je ne suis pas dans la bonne trajectoire.

Quand vous avez eu vos enfants, est-ce que vous vous êtes promis de ne pas être comme lui ?

Bien sûr que ce sont des choses que je me dis, de ne pas reproduire, mais personne n’est parfait. Pour moi, j’ai pris perpète avec ces gens-là. Je considère qu’ils sont là, je vis pour eux. Tout ce petit groupe de gens, mes fils, leurs mères, mes amis, donnent beaucoup de sens à ma vie.

Il y a l’ennui qui est glaçant dans cet ouvrage, chaque seconde est une éternité. C’est vrai que quand on est tout seul et qu’on regarde dehors et que rien ne se passe…

Il faut savoir bien s’entendre avec soi-même.

Ce livre est aussi une façon de poser des mots. Est-ce que ça fait du bien d’écrire ? Est-ce que c’est dur d’écrire ça ?

Ça fait figure de thérapie pour moi. D’écrire, de me raconter, de me délester un peu. Je trouve que ça devrait être inscrit au programme de l’Éducation nationale. Ce n’est pas une connerie ! Tenir un journal de bord et s’écrire, se raconter, ça fait du bien.

Est-ce que vous êtes fier du parcours déjà accompli ?

Bien sûr, je suis content, mais ma fierté, je la lis dans les yeux des autres. En plus, je crois que je suis naturellement fier. J’ai un ego vertigineux et avec le temps, l’âge aidant, ça ne s’arrange pas.

« Je me dis que dans tout ce que je fais, ce qui est bien, c’est qu’aux yeux des miens, j’aurais laissé une trace qui ne sera pas juste un album de famille. J’aimerais que ça arrive à tout le monde de pouvoir s’inscrire dans sa légende personnelle. »

En tout cas, ce livre, c’est une belle victoire sur la vie. Comme quoi tout est possible ?

Moi, j’ai toujours une fascination pour les gens qui avaient plusieurs vies. Et, je me rends compte qu’en fait, je ne suis pas mal quand même. Je m’entraîne dur ! Je disais à mon fils, qui pratique le football, il y a quelques temps, mais ce n’est pas toi qui es mauvais, c’est la vie qui est dure. N’oublie jamais ça. Voilà, il fera ce qu’il veut de cette phrase.

Est-ce qu’aujourd’hui, vous êtes plus serein ? Est-ce que vous profitez du moment ? On a l’impression que vous êtes différent.

J’ai une vraie sensation de liberté dans à peu près tout ce que je fais aujourd’hui. On a en projet d’aller se balader en France, de voir des gens dans tous les sens et de les écouter nous raconter des histoires. Moi, j’arrive d’un endroit où on pensait que la limite du monde, c’était le trottoir d’en face donc, effectivement, ça apaise tout ça.

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