en tournée en famille, Gilberto Gil donne un concert euphorisant à Roubaix

Après de multiples annulations de rendez-vous avec le public français pour cause de Covid-19, Gilberto Gil s’est lancé dans une tournée européenne comptant plusieurs étapes françaises à guichets fermés, de Dijon le 1er octobre, jusqu’à Paris (la Philharmonie) le 25, en passant par le Nancy Jazz Pulsations et le Tourcoing Jazz Festival. Pour cette série de dates, le chanteur de 79 ans voyage bien entouré. À ses côtés sur scène, ses fils Bem et João Gil, sa petite-fille Flor Gil, 13 ans, et le batteur Marcelo Costa (qui remplace José Gil, autre fils de l’artiste, qui l’accompagne habituellement). Pour assurer ses premières parties, Gilberto Gil a invité la formidable Adriana Calcanhotto.

Vendredi 15 octobre, Colisée de Roubaix. 21h21. La famille Gil, pour bonne partie vêtue de blanc, s’installe sur scène. Le patriarche Gilberto Gil, barbe naissante, assis à l’avant avec sa guitare, et alignés derrière lui, ses fils Bem et João Gil avec basse et guitares, le batteur Marcelo Costa à l’abri de vitres en plexiglas et la petite Flor, 13 ans, que l’on a pu voir chanter avec son grand-père dans la maison familiale durant le confinement via les réseaux sociaux. Ce soir, elle a pris place derrière des claviers recouverts d’une grande nappe noire.

Pour sa tournée européenne, le clan Gil a conçu un programme éclectique de chansons du Nordeste, de samba, (un petit peu) de bossa, de reggae – une musique que Gilberto Gil affectionne particulièrement – mais aussi de titres en anglais, en italien et en français. On retrouve avec joie des classiques de son répertoire. Il entame un superbe Viramundo sur un tempo lent, seul à la guitare, avant d’être rejoint par tout le groupe. Plus tard, il offre au public un merveilleux et délicat Flora, chanson dédiée à son épouse, juste en guitare-voix, une voix légèrement feutrée par l’âge, mais pleine de douceur ou d’une énergie intacte selon les chansons. Il propose aussi une reprise très rythmée d’un classique d’Ary Barroso, É Luxo Só, et un somptueux Upa Neguinho, merveille d’Edu Lobo, l’un de ces géants de la musique brésilienne dont le nom demeure injustement méconnu en France.

Gilberto Gil aime communiquer avec le public, en français, avec humour et chaleur. Après que sa petite-fille Flor a chanté la célèbre chanson italienne Volare, le fier grand-père décrit les origines italiennes de la jeune fille, née par ailleurs aux États-Unis, explique-t-il, ajoutant qu’il essaye d’apporter sa contribution à son éducation, musicale, comme on l’imagine. « Je me charge de lui donner quelques directions », sourit-il avec malice. « J’ai demandé à Flor de chanter une chanson que j’aime beaucoup. C’est de Burt Bacharach. » Debout près de son grand-père, Flor Gil reprend I Say a Little Prayer, splendeur immortalisée autrefois par Aretha Franklin, dans un arrangement léger, très pop, adapté à sa voix juvénile. On observe avec un certain attendrissement ces moments familiaux qui sont autant d’instants de transmission au sein d’un clan hors norme.

C’est après la douceur de Flora que le concert basculera dans une autre dimension, très animée et festive. Battant le rappel des troupes, autant sur scène que dans la salle, Gilberto Gil se lève pour ne plus se rasseoir, tandis que les guitares électriques remplacent les acoustiques. Il lance l’un des hymnes les plus entraînants de son répertoire, le bien nommé Palco (« Scène »), un délice de groove qui rappelle les grandes heures d’Earth, Wind and Fire.

Gil enchaîne avec Touche pas à mon pote, la chanson qu’il avait écrite en français – et qui repose sur une partie de la grille harmonique de Toda Menina Bahiana – après avoir été invité à se produire à un concert organisé par le mouvement SOS Racisme dans la seconde moitié des années 80. D’un thème grave à un autre, le chanteur ravive le souvenir de la dictature militaire au Brésil avec Back in Bahia, une chanson écrite au retour de son exil à Londres, dans une version électrisante durant laquelle son fils João sautille et s’envole sur un solo de guitare… Histoire de rappeler que rien ne peut altérer la joie et la combativité des Gil.

Standing ovation pour Gilberto Gil au Colisée de Roubaix, le 15 octobre 2021, dans le cadre du Tourcoing Jazz Festival (Jerek Bink)

Le temps d’un nouveau duo avec Flor, conclu par une bise de l’heureux grand-père, Gilberto Gil enflamme le public qui se lève et se soulève quand il danse sur l’irresistible Aquele Abraço. Interpellant les Brésiliens dans la salle, qu’il soient de Rio, Bahia ou d’ailleurs, il lance : « Chegareimos » (« nous arriverons »), un encouragement probable à l’épreuve que traverse son pays entre le Covid et une présidence d’extrême droite de plus en plus critiquée. Depuis le début de la soirée, quelques « Fora Bolsonaro », cris de ralliement des opposants au président brésilien ont fusé ici et là.

Après un ultime reggae de Bob Marley (Stir It Up), un Tempo Rei sur une intro en clin d’oeil aux Rolling Stones, le show mêle concert de rock et carnaval bahianais… Un garçonnet de 4 ans – autre petit-fils de Gil – surgit sur scène avec un instrument de percussions… C’est bien à une réjouissante fête de famille que nous avons été conviés. Après l’apothéose de l’intemporel Toda Menina Bahiana (que Gil avait écrit pour une de ses filles), le chanteur à la pêche olympique salue une ultime fois la salle euphorique et quitte la scène avant les autres membres du groupe. Dans la salle, puis dans le hall, des sourires illuminent des centaines de visages, dont celui du footballeur Rai, ancien capitaine du PSG, venu applaudir ses compatriotes. L’enchanteur de Bahia a réussi son tour de magie.

En première partie, dans un registre beaucoup plus intimiste, la chanteuse Adriana Calcanhotto a offert également une très belle prestation. Elle s’est présentée seule en scène, portant une grande cape vert clair, jaune à l’intérieur, deux couleurs du drapeau brésilien, qu’elle a retirée une fois installée, dévoilant une tenue claire. S’accompagnant d’une guitare, elle débute son tour de chant avec Esquadros, une chanson qu’elle a écrite et composée. Sa voix profonde, presque tremblante au départ, porte avec conviction des pièces d’une grande sensibilité et de belles mélodies.

Après une chanson dédiée à son éminent aîné et hôte de la soirée, Elogil, elle enchaîne des reprises prestigieuses, de divers horizons. Dès qu’il reconnaît Back to Black, le public charmé bat la mesure, tandis qu’Adriana Calcanhotto, dont le vibrato semble réprimer des larmes désabusées, rend un poignant hommage à Amy Winehouse. Suivent une délicate version bossa des Feuilles mortes et le célèbre Clandestino de Manu Chao, sur un thème toujours d’actualité.

L’artiste, qui ne parle pas français et ne maîtrise pas l’anglais, présente le titre suivant en portugais. Hélas, la grande majorité du public ne capte rien du fait divers tragique, survenu en 2020 à Recife, que décrit 2 de Junho : la chute du 35e étage du petit Miguel Otávio, 5 ans, fils d’une femme de chambre obligée de travailler pour survivre en temps de pandémie, et qui avait dû emmener son enfant sur son lieu de travail quand les écoles et garderies étaient fermées. Sa patronne, épouse d’un maire, a laissé l’enfant désoeuvré prendre seul un ascenseur et échapper à toute surveillance, ce qui a conduit à l’accident. Puis Adriana Calcanhotto entame une ultime chanson, remercie le public et s’éclipse presque en catimini, laissant un goût d’inachevé à sa très belle performance. En coulisse, d’un sourire désolé, elle expliquera qu’elle avait froid sur scène. On espère revoir très bientôt cette artiste envoûtante.

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