comment le pire a été évité

Difficultés économiques accrues et perspective d’isolement international : la Turquie risquait gros en mettant à exécution sa promesse d’expulser les ambassadeurs de dix pays occidentaux, à laquelle elle a renoncé lundi.

Pourquoi cette crise ? 

Le président turc Recep Tayyip Erdogan réagissait à la mobilisation de dix pays – États-Unis, Canada, France, Finlande, Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Norvège et Suède – en faveur de la libération du philanthrope et mécène Osman Kavala, emprisonné depuis quatre ans sans avoir été jugé.

Dans ce communiqué commun, jugé « insultant » par Erdogan, les dix pays réclamaient « un règlement juste et rapide » de l’affaire.

Osman Kavala était initialement poursuivi pour avoir soutenu en 2013 des manifestations hostiles au gouvernement de Erdogan, alors Premier ministre. Depuis, les charges – « fantaisistes » selon lui – se sont accumulées, dont celles de tentative de coup d’État et d’espionnage. Son emprisonnement a fait de lui un des symboles de la répression contre la société civile en Turquie, en particulier depuis le putsch manqué de 2016.

Pourquoi maintenant ?

Inflation galopante (près de 20% selon les chiffres officiels), livre turque en chute libre (baisse de 25% face au dollar depuis le début de l’année) et sondages donnant Erdogan perdant lors de la prochaine élection présidentielle, prévue pour 2023 : l’économie et la présidence turques traversent une zone de turbulences qu’une escalade des tensions aurait risqué d’aggraver.

Ainsi, pour certains analystes, les menaces d’expulsion étaient une manœuvre risquée du président turc pour détourner l’attention.

« Erdogan est en train de puiser dans son fonds de commerce populiste pour faire diversion des vrais enjeux actuels de la Turquie », estime Hasni Habidi, professeur de relations internationales à l’Université de Genève.

Le risque d’isolement 

Une décision d’Erdogan d’expulser les dix ambassadeurs aurait signifié « s’aliéner dix membres de l’OCDE, sept alliés de l’Otan, six pays de l’UE, cinq partenaires économiques clés, quatre puissances du G7, deux États possédant un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU et un allié de défense essentiel [les États-Unis] », faisait valoir Soner Cagaptay, responsable du programme de recherche sur la Turquie au Washington Institute of Near East Policy.

Erdogan est attendu samedi au sommet du G20 à Rome et lundi à la conférence climat de l’ONU (COP26) à Glasgow, alors qu’Ankara – dernier en date à ratifier l’Accord de Paris sur le climat – est déjà en froid avec Washington.

La Turquie, qui était partenaire du programme d’avions de combat furtifs américains F-35 et comptait en acquérir une centaine, en a été exclue par Washington en 2019 après avoir acheté des systèmes russes de défense antiaérienne S-400. Ankara réclame une compensation, notamment pour le versement de 1,4 milliard de dollars effectué avant son exclusion. Le président turc espère acquérir en contrepartie des avions F-16, pour lesquels il est en pourparlers avec Washington.

Quoi qu’il advienne, « le vrai message envoyé est que la Turquie de M. Erdogan n’est pas un allié fiable », a estimé Hasni Abidi.

Une économie déjà fragilisée

La Turquie pouvait difficilement prendre le risque de se fâcher avec l’Allemagne, son premier partenaire commercial, et les Pays-Bas, premier investisseur étranger dans le pays avec 16% environ du total.

L’Union européenne, dont six pays étaient visés par Ankara, a absorbé en 2020 plus de 41% des exportations turques, tandis que 33,4% des importations turques provenaient de l’UE.

Une nouvelle dégradation de l’économie aurait risqué de nuire à la popularité, déjà entamée, du président Erdogan, qui a bâti ses succès électoraux des deux dernières décennies sur ses promesses de prospérité.

LQ/AFP

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