IAM, Jay-Z, Rim-K, Hamza… Quand le rap emprunte à la musique orientale

Ecoutez Juste une minute du rappeur Hamza. L’air du morceau vous est peut-être familier ? Normal. Derrière cette chanson se cache une oeuvre du célèbre auteur-compositeur-interprète algérien, Dahmane El Harrachi, déjà repris par Rachid Taha : Ya Rayah. Rappelez-vous.

Et Hamza est loin d’être le seul artiste à vous avoir fait danser sur des sonorités orientales. L’exemple le plus connu n’est autre que Jay-Z et son tube planétaire Big Pimpin, sample du titre Khosara d’Abdel Halim Hafez.

Véritable mine d’or, la musique arabe est souvent utilisée dans le rap pour réaliser la partie instrumentale d’un morceau, appelée “prod” ou “instru” dans le jargon. 

Le beatmaker qui réalise cette “prod” va isoler une partie du titre qui l’intéresse, l’extraire numériquement et le réutiliser pour réaliser la toile de fond du nouveau morceau. Il crée alors ce qu’on appelle plus communément “une boucle”. Et cette technique a un nom : le sampling (échantillonnage). Utilisée dans différents genres musicaux, ce procédé permet de croiser et de fusionner différentes sonorités. Et c’est ainsi que les majestueux violons des musiques orientales se sont mis à côtoyer les grosses caisses du rap. 

Mais de quand date la rencontre entre ces deux styles musicaux ? Difficile à dire. Pour Bachir de Toukadim, un duo de DJs qui mixent de la musique traditionnelle du Maghreb sur vinyles, il faut traverser l’Atlantique pour retrouver les premières traces de sonorités orientales dans la musique hip-hop. Et plus précisément à New York, ville dont est originaire le duo de rap Eric B. & Rakim. En 1987, le groupe sort la chanson Paid in Full. Grand classique, le morceau est issu de l’album éponyme. L’instrumental repose sur une boucle de batterie, accompagnée d’une flûte, auxquelles s’ajoutent plusieurs échantillons vocaux empruntés à différents artistes.

Au milieu de ce collage sonore, une voix se détache et surprend. Il s’agit de la voix de Ofra Haza, une chanteuse israélienne, tirée de sa chanson Im Nin’alu. “On a cette flûte qui apporte tout de suite cette sonorité orientale. S’ajoutent les passages marquants avec cette chanteuse qui chante en hébreu. Ce morceau est précurseur parce qu’il est venu dire que le rap pouvait emprunter des musiques orientales”, analyse le DJ.

Mais pourquoi ces artistes de la terre du jazz décident-ils de piocher dans ce répertoire ? « Il faut rappeler que nous sommes à la fin des années 80. C’est une période où le rap est chargé en violon. Alors quand un producteur écoute un morceau de Feiruz ou de Abd El Halim, et qu’il entend des violonades extraordinaires, il n’a plus qu’à les mettre en boucle pour créer sa prod”, estime Bachir. À cela s’ajoute la dimension club dans le rap américain. “Tous les morceaux qui ont samplé de la musique arabe ont ce côté danse orientale. En empruntant à ce genre musical, les rappeurs ont aussi pour ambition de faire danser les filles dans les soirées”, ajoute-t-il.

Il y a autre chose : le rap est avant tout une musique d’égo qui permet aux artistes de célébrer leur art, leur personne et leurs exploits. En allant chercher des sonorités rares, produites à des kilomètres du pays de l’Oncle Sam, les rappeurs souhaitent innover et se démarquer. “Ils ont un objectif : mon son ne doit pas sonner comme les autres. Et à ce jeu là, Timbaland était redoutable ! Il est allé chercher des sons que personne n’osait prendre et il a créé des hits”, s’enthousiasme le mélomane.

Suivant de près ce qu’il se passe aux Etats-Unis, les rappeurs français ne vont pas tarder à suivre la tendance. Si la technique de sampling est identique, la valeur affective est différente. Outre-Atlantique, la musique arabe apporte une touche de fantaisie au hip-hop. En France, elle n’a rien d’exotique puisque les rappeurs ont une proximité culturelle et géographique avec cette région du monde. 

Alors quand Rim-K, membre d’origine kabyle du groupe 113, scande le texte de Tonton du Bled sur la chanson d’amour Harguetni Eddamaa d’Ahmed Wahby, il rend hommage à une partie de son capital culturel. “Pour l’anecdote, avant d’aller enregistrer ce morceau, Rim-K prend certains disques de son père. Arrivé au studio, DJ Mehdi tombe sur le disque d’Ahmed Wahby et en retire la célèbre boucle qui donne toute son originalité au morceau”, raconte Bachir.

Mais sampler une musique orientale ne vise pas forcément à faire un clin d’œil à ses origines. Et le légendaire groupe de rap marseillais IAM en est la preuve. Dans ce collectif, un seul des rappeurs était d’origine algérienne. Et pourtant, “IAM est le premier en France à avoir samplé la musique arabe” rappelle Hajer Ben Boubaker, diplômée en Histoire et Sciences Politiques et créatrice de Vintagearab, une chaîne de podcasts sur le patrimoine musical arabe dans laquelle elle aborde la question des samples.

« Premièrement, le groupe vient de Marseille, une ville pleine de mélanges et d’influences culturelles diverses. Deuxièmement, ils ont un intérêt tout particulier pour l’Egypte. Ils ont naturellement samplé de la musique égyptienne. Et c’est sur cette imagerie orientale que repose le mythe IAM”, poursuit la passionnée de musique.

Sampler une musique orientale peut coûter très cher aux producteurs. Pour acquérir les musiques les plus rares, beaucoup font appel aux services des Vinyl Diggers. De Marrakech à Beyrouth, en passant par Tunis, ces chercheurs de vinyles explorent les disquaires locaux, à la recherche de disques arabes. Oubliés pendant des années, les vinyles sont achetés pour une bouchée de pain. Arrivés en Europe ou aux Etats-Unis, les disques sont vendus aux producteurs à des prix exorbitants.

Parmi ces chineurs, des passionnés, mais également de redoutables revendeurs. “On fait face à une spéculation scandaleuse sur un bien qui était jusqu’ici accessible. Dernièrement, j’ai vu que le premier vinyle de Cheb Khaled dépassait les 1000 euros. C’est juste affolant”, souligne Hajer Ben Boubaker. “Avec cette pratique, on fait sortir énormément de biens patrimoniaux qui sont des enregistrements rares et qui finissent par se retrouver en Occident dans des collections privées”.

Cette recherche d’ »exotisme » cache un autre enjeu : le non-respect du droit d’auteur par un nombre important d’artistes et producteurs. Faute d’une vraie législation, la musique arabe possède pour les producteurs l’avantage d’être peu regardante sur le respect des droits d’auteur. La faute à un système jugé « défaillant ». « Au Maghreb par exemple, les bureaux de droits auteurs ne sont pas bien entretenus. Ils se sont mués en organisations sur lesquelles les artistes locaux ne peuvent pas compter », rapporte Mohamed Sqalli, directeur créatif et co-fondateur de Naar, un collectif d’artistes marocains qui créent des ponts avec la scène occidentale. « Et j’en ai fait l’expérience. Pour un morceau, j’ai samplé le chanteur Cheb Hasni. C’était une galère ! J’ai passé six mois à appeler en Algérie la Sacem locale », se rémémore-t-il.

Alors quand les lois européennes, puis américaines sont devenues très protectrices des auteurs, les beatmakers se sont rabattus sur l’Afrique et l’Asie. « Ils se permettent de piocher sur cette partie du monde parce qu’ils savent qu’il y a peu de protection et qu’ils n’auront aucun compte à rendre”, dénonce la créatrice de VintageArab. “Et quand bien même les artistes demandent des comptes, il est très difficile d’assumer un procès face à un artiste occidental qui a les moyens. C’est une situation très inégalitaire. Certains deviennent riches en exploitant des œuvres appartenant à des artistes qui ne le seront jamais“.

Mais pour cette fan invétérée de La Scred Connexion, il n’est pas question de faire un procès au rap. “Le rap, c’est la culture de la débrouille, l’art de la filouterie. Les rappeurs piquent, samplent et ensuite assument de se faire pincer. Le rap ne s’est jamais caché derrière un vernis d’hypocrisie”.

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