Les Adieux émouvants De Philippe Jordan à « son » Public Et « son » Orchestre De L’Opéra De Paris, Autour De Liszt Et De Son Cher Wagner.

Salle pleine. Celle de l’Opéra-Bastille. Non, non, plus de jauge, qu’on se le dise, mais QR Code ou test obligatoires: les adieux d’un Philippe Jordan, le directeur musical de l’Opéra de Paris, justifiaient un tel nombre de spectateurs et qu’ils fissent le sacrifice demandé. La soirée n’en aura été que plus belle, entre grandeur musicale, émotion contenue et partagée aussi du côté de l’orchestre. Mais en conclusion fleurs, discours d’Alexandre Neef, le directeur, et standing ovation, aussi bien pour les souvenirs de chacun pendant ces 12 ans que pour ce que nous venions d’entendre.

Des adieux avec le cher Wagner

Le cher Wagner. Si Philippe Jordan laissera une trace dans l’histoire des directeurs musicaux de la prestigieuse maison, c’est, non pas pour avoir fait découvrir et aimer Wagner au public français bien sûr mais déjà pour le convaincre que, derrière la puissance, la grandeur, l’ambition de l’entreprise wagnérienne, il y a une sorte de grâce métaphysique qui s’incarne dans la pure musique, dans la pure poésie de la musique, pour le dire au mieux, et qui ne passe pas forcément par l’éclat des voix (le heldentenor, le « ténor héroïque » propre à Wagner n’est pas particulièrement dans le murmure) mais par la subtilité orchestrale, le mariage des timbres, ces phrases mystérieusement suspendues que Jordan sait si bien prolonger par un silence où la vibration musicale continue de résonner dans la salle et, comme un écho intime, en chacun de nous.

Jordan à la manoeuvre C) Elisa Haberer/ OnP

12 ans de direction musicale

On lui a reproché cela, on s’en souvient, dès la première Tétralogie, plus attentif, disait-on, à la volupté sonore qu’à la vision de l’oeuvre. Et c’était vrai peut-être, comme un péché de jeunesse (au jour de son arrivée il avait 36 ans, il n’en a donc que 48). Mais c’était aussi une volonté, un goût sans doute (on l’a constaté ailleurs, car il n’a pas dirigé que Wagner; Berlioz aussi, plusieurs fois, et Saint-Saëns, et Mozart, et Borodine, et ce Schönberg dont on a tant parlé, Moïse et Aaron, qui lui tenait tant à coeur). Et c’était surtout, on s’en est rendu compte l’autre soir, un projet.

Un projet de vrai directeur musical, prendre un orchestre en main et le rendre, 12 ans plus tard, plus grand, nettoyé, enrichi, capable d’affronter des océans plus nombreux, des traversées autrement périlleuses. Cela, on pourrait le dire de bien des orchestres, de bien des chefs, mais entretenir une confiance sur tant d’années, faire en sorte qu’il n’y ait pas d’accident, de lassitude, de départ anticipé, surtout dans le contexte français où l’on sait que les instrumentistes, à fleur de peau, sont capables de la révolte comme du sublime, peu y sont parvenus et un Jordan l’a fait.

Un chef ému. Forcément C) Elisa Haberer/ OnP

Tous les cadeaux de l’orchestre

Il l’a fait dans des rapports humains et avec une exigence mais, sans doute, une confiance musicale que le discours ému de la représentante de l’orchestre, les cadeaux qui lui auront été offerts par tous les membres (on aurait voulu voir quelle était la bouteille, nous ne sommes pas en France pour rien!), la manière exceptionnelle dont tous les musiciens ont mené à bien les deux considérables parties du programme (cette Faust-Symphonie de Liszt si peu donnée, cet acte 3 de Parsifal, acte ultime où se hisse à des hauteurs métaphysiques et musicales vertigineuses la conclusion du corpus wagnérien), nous disaient, à nous, public, cet homme-là a réussi son pari, nous a rendu meilleur. Et nous saurons demeurer à la hauteur de sa confiance en nous, vous l’entendrez dans les mois qui viennent.

Un orchestre d’opéra qui ne joue pas que de l’opéra

La beauté aussi, l’intelligence d’un programme. Qui choisit avec Liszt de nous prouver qu’on orchestre d’opéra est un orchestre tout court. Soumis à la même nécessité de l’excellence, de la cohésion, de l’écoute, de l’équilibre. Cette fois il n’y a plus la fosse et la scène mais la fosse seule… sur la scène. Et l’immense orchestre de Liszt comme il y aura l’immense orchestre de Wagner ensuite. Et les choeurs d’hommes qui concluent l’oeuvre de Liszt comme ils concluront Parsifal. Ressemblance, mise en abîme. L’inachevé ici s’accomplit chante le Faust de Liszt. Et l’inachevé de la quête du Graal se résout aussi à la fin de Parsifal.

Chef, orchestre, choeur C) Elisa Haberer/OnP

L’écrasante présence de Faust

Liszt et Wagner. Au-delà de l’anecdote: l’un épousant la fille de l’autre, alors qu’ils avaient le même âge. Mieux: Liszt, si défenseur de la musique et des musiciens de son temps, créant Lohengrin à Weimar pendant l’exil en Suisse de Wagner. Et ce mythe de Faust. L’oeuvre-monde de Goethe, coup de tonnerre pas seulement dans le cercle intellectuel de ce XIXe siècle, dans le cercle artistique aussi: Schubert, Marguerite au rouet. Berlioz, la Damnation de Faust. Gounod, Faust. Wagner, Ouverture de Faust (une de ses premières oeuvres, il n’y aura pas d’opéra derrière mais le thème de l’homme oscillant entre le Bien et le Mal sera au coeur de l’oeuvre wagnérienne). Schumann, Scènes de Faust.

 Liszt enfin, Faust-Symphonie, en fait un immense poème symphonique en trois parties: Faust (sur un leitmotiv… wagnérien), Marguerite (la douceur, la délicatesse de petits groupes instrumentaux murmurant des phrases suspendues soudain de manière très… wagnériennes). Méphisto enfin: Liszt, obsédé par le personnage, le représente par un thème sautillant, insaisissable, qui renvoie aussi à la Symphonie fantastique de Berlioz et à son sabbat des sorcières -et il y aura ensuite, de la part de Liszt, trois Méphisto Valses et une Méphisto Polka.

L’importance du geste, même si c’est la main droite C) Elisa Haberer/OnP

Liszt, pianiste ET orchestrateur

Grande oeuvre, une heure et quart, la dimension de la 9e symphonie de Beethoven, avec un choeur d’hommes final renforcé par un ténor. Et la preuve que Liszt est aussi un grand orchestrateur, même si l’écriture des vents est plus conventionnelle. Mais quelle invention dans le travail des cordes, cette fugue un peu stridente (Méphisto) ou cet extraordinaire passage à quatre violons, deux par deux d’abord, puis le violon solo survolant les trois autres. Et c’est là que Jordan est un maître, dans cette symphonie peu jouée (mais on sait qu’il nous a offert de grands cycles symphoniques pendant ses mandats, Beethoven, Tchaïkovsky) dont il parvient à maintenir la tension, l’attention, jusqu’à l’apothéose finale.

Tous les gestes d’un chef

Le bras. Observer la gestuelle d’un chef. Deux heures et demie fascinantes, d’un Jordan qui fait l’inverse de beaucoup de ses camarades. La main droite, la baguette, est discrète, rythmique sans plus, au contraire de ce qu’elle est souvent. La main gauche, là où les autres chefs indiquent une entrée, d’un doigt, une nuance, d’une caresse: la paume est vers nous, droite, nette, ou vers eux, impérieuse, le bras tout entier tourné vers les musiciens, ou à revers. C’est presque tout un côté du corps qui se retourne parfois, et si le doigt est tendu, on a l’impression souvent qu’il devient démesuré, comme le nez de Pinocchio. On n’en finirait pas de distiller, d’analyser ce travail de gestes, qui n’a jamais semblé aussi proche d’un officier sabre au clair et qui explique combien les musiciens ont appris ainsi à nuancer, à s’écouter, à réagir.

Eve-Maud Hubeaux (Kundry) et René Pape (Gurnemanz) devant l’orchestre C) Elisa Haberer/OnP

Enfin, Wagner vint

Wagner. On ne racontera évidemment pas Parsifal -Perceval le Gallois chez Eric Rohmer, un des Chevaliers de la Table Ronde, histoire tirée des vieux textes allemands et située bizarrement par Wagner dans les Pyrénées. Eblouissement du traitement symphonique dans cet Acte III que joue le « second orchestre ». Car, pour interpréter tout le répertoire des deux maisons avec une telle densité de représentations, les musiciens de l’Opéra sont deux fois plus nombreux qu’ailleurs. Ainsi Jordan a fait jouer Liszt par une moitié de l’orchestre (Petteri Livonen en violon solo) et Wagner par l’autre moitié (Frédéric Laroque en violon solo), admirable dans un tellurique Enchantement du Vendredi Saint, la grande pièce symphonique de Parsifal avec ses échos de cloches. Côté solistes un Peter Mattei bouleversant de puissance en Amfortas, le roi blessé, un René Pape d’une clarté d’élocution et d’une magnifique humanité (et quelle ligne de chant!) en Gurnemanz. Seul bémol, le Parsifal d’Andreas Schager qu’on avait beaucoup aimé en Siegfried (chronique du 24 décembre 2020): les aigus de ce « ténor héroïque » sont toujours royaux mais le vibrato dans le médium devient vraiment préoccupant, d’autant qu’on le compare, bien sûr, à ses compagnons sans défaut. En Kundry, Eve-Maud Hubeaux chante deux cris et trois notes avec beaucoup d’élégance!

L’apport indélébile de Philippe Jordan à l’Opéra de Paris aura donc été celui-là: développer et maîtriser le style et la beauté du répertoire germanique mais dans un style français. On ne reviendra pas sur l’émotion finale, à laquelle fut aussi associée la toute nouvelle cheffe de choeur (qui a succédé à José Luis Basso), la Taïwanaise Ching-Lien Wu. Mais sur le mot initial d’un Philippe Jordan « obligé de répondre »: Vous m’avez trop manqué. Phrase d’un partant à ceux qui reviennent et qui nous laisse supposer, ou espérer, que ces adieux d’un grand chef ne sont qu’un au revoir.

Concert d’adieu de Philippe Jordan: Liszt (Faust-Symphonie). Wagner (Parsifal, acte 3). Eve-Maud Hubeaux, Andreas Schager, René Pape, Peter Mattei (solistes). Choeur (cheffe de choeur, Ching-Lien Wu) et orchestre de l’Opéra de Paris, direction Philippe Jordan. Le 2 juillet à l’Opéra-Bastille

 

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